En janvier, à Abisko, le soleil ne se lève jamais. La lumière bleue du crépuscule dure quelques heures au milieu de la journée, puis cède la place à une nuit qui brille parfois de vert. C’est dans ce contexte que Björn Eriksson passe ses hivers depuis dix-huit ans : à l’arrière d’un traîneau, les doigts sur le frein, entouré de quarante chiens qui n’attendent qu’une chose — courir.
Björn est le fondateur d’Abisko Sled Dogs. Il a grandi en Suède centrale, découvert le mushering lors d’un voyage en Laponie à 24 ans, et n’est jamais vraiment reparti. Dans cet entretien, il parle sans détour de son métier, de ses chiens, et de ce que les voyageurs ne voient jamais.
Björn Eriksson
Musher professionnel, fondateur d'Abisko Sled Dogs
42 ans, 18 ans de mushering en Laponie suédoise. Ancien participant à la Vasaloppet, guide pour groupes depuis 2010. Spécialité : baptêmes de traîneaux et expéditions 3-7 jours dans le parc national d'Abisko. Parle couramment le français après trois ans de formation en France.
Les coulisses d’un chenil professionnel à Abisko
Claire Vasseur : Quarante chiens, c'est beaucoup. Comment s'organise une journée dans votre chenil ?
Björn Eriksson : La journée commence à six heures du matin, dans le noir complet en janvier. Premier tour des nices — c'est comme ça qu'on appelle les petites niches individuelles — pour vérifier que tout le monde va bien. Chaque chien a son espace, son nom, sa personnalité. On distribue l'eau chaude en premier, parce que l'hydratation prime sur tout, surtout quand il fait -20°C et que les chiens ont besoin de fondre la glace dans leur bol avant de boire. Ensuite la nourriture : une ration de base le matin, doublée les jours où ils courent.
Avant chaque sortie avec des visiteurs, il y a ce moment particulier où les chiens comprennent qu'ils vont travailler. Le chenil entier se met à hurler. Ce n'est pas de la détresse — c'est de l'excitation pure, comme des enfants avant une sortie scolaire. Ça dure deux minutes, ça s'entend à cinq cents mètres, et ça ne se décrit pas vraiment. Je dis toujours à mes clients que s'ils n'ont pas entendu ça, ils n'ont pas vraiment vu la Laponie.
Pour un panorama complet des prestataires, des régions et des formules disponibles en Laponie, notre guide complet des chiens de traîneaux en Laponie dresse l’inventaire de tout ce qui existe, du cercle polaire finnois aux fjords norvégiens.
Les chiens de traîneaux : races, caractère et sélection
Claire Vasseur : Vous avez quarante chiens. Qu'est-ce qui différencie un bon chien de traîneaux d'un autre ?
Björn Eriksson : On mélange principalement trois races ici : le Husky sibérien, l'Alaskan et le Groenlandais. Chaque race a sa niche. Le Sibérien est beau, rapide sur courte distance, mais il fatigue vite. L'Alaskan est le cheval de trait des longues distances : moins photogénique, mais capable de courir cent kilomètres par jour pendant une semaine. Le Groenlandais est une bête à part — plus indépendant, plus puissant, moins câlin. Pour les expéditions sérieuses dans le parc national, je préfère les Alaskans.
Mais la race n'est pas tout. Ce qui fait un excellent chien de tête, c'est le caractère. Le chien de tête — on dit *lead dog* — doit comprendre les ordres vocaux, ne pas se laisser distraire, et surtout ne pas hésiter aux bifurcations de piste. C'est souvent le chien le plus intelligent, pas le plus fort. J'ai eu une chienne, Siri, qui pesait trente kilos et dirigeait un attelage de dix chiens avec une précision absolue. Elle est morte l'an dernier à treize ans. Je ne lui ai pas encore trouvé d'égale.
Claire Vasseur : Comment établissez-vous la confiance avec des chiens qui travaillent avec vous plusieurs mois par an ?
Björn Eriksson : C'est le fond du métier. Un chien de traîneaux obéit par envie de courir, pas par peur. Si vous devez forcer, vous avez déjà perdu. La relation se construit tous les jours : les repas, les caresses après l'effort, les moments calmes où vous vous asseyez simplement au milieu du chenil. Les chiens mémorisent tout. Ils reconnaissent votre démarche, votre odeur, votre état d'esprit. Si vous arrivez au chenil tendu, ils le sentent immédiatement et ça se répercute sur la sortie.
Pour les visiteurs, c'est souvent la révélation de leur séjour. Ils arrivent avec l'image du chien-outil. Ils repartent avec celle d'un partenaire de travail qui a ses préférences, ses jalousies, son humour. J'ai vu des gens qui ne pleuraient jamais fondre en larmes au moment des au revoir avec les chiens. Pas parce qu'ils sont sentimentaux — mais parce qu'ils ont compris quelque chose sur la relation entre les humains et les animaux qu'on n'enseigne pas en ville.
Le baptême de traîneaux : ce que les voyageurs ignorent
Claire Vasseur : Beaucoup de voyageurs font un baptême de deux heures et pensent avoir vécu "l'expérience". Est-ce que c'est vrai ?
Björn Eriksson : C'est déjà quelque chose. Mais un baptême de deux heures sur un circuit balisé en forêt, c'est comme goûter un plat dans un restaurant étoilé debout au comptoir. Vous avez une idée. Vous n'avez pas vraiment mangé.
Ce que vous ne vivez pas en deux heures : la sensation d'isolement quand le chenil disparaît derrière vous et que la forêt se referme. Le moment où votre corps compense le froid par l'effort et où vous n'avez plus froid du tout. Le silence total — vrai silence, pas de vent, pas de moteur, juste le glissement des patins et la respiration des chiens. Et la fatigue physique au retour, cette courbature dans les avant-bras que vous n'attendiez pas. Tout ça se vit sur une journée ou plus, pas en deux heures.
Cela dit, je ne dis jamais de mal des baptêmes courts. Pour une famille avec des enfants de huit ans, c'est parfait. Pour quelqu'un qui veut découvrir si cette activité lui convient avant de s'engager sur trois jours, c'est logique. Je dis juste aux gens : si vous avez cinq jours en Laponie, réservez au moins une journée entière, pas une demi-journée.
La logique saisonnière est primordiale pour ce type d’activité : notre guide sur quelle saison pour un baptême de traîneaux détaille mois par mois les conditions de neige, la lumière et les températures attendues en Laponie.
Une expédition de 3 jours dans le parc national d’Abisko
Claire Vasseur : Vous proposez des expéditions de plusieurs jours dans le parc national. Racontez-nous ce que ça représente concrètement.
Björn Eriksson : Sur trois jours, on couvre environ cent vingt kilomètres. On part du chenil le premier matin avec les traîneaux chargés, les tentes ou les réservations en cabin. Le parc national d'Abisko couvre 77 km² de nature absolue : forêts de bouleaux nains, rivières gelées, plateaux de toundra ouverts où le vent peut devenir brutal. Les conditions changent chaque jour et il n'y a pas de réseau téléphonique au-delà du village.
Le premier jour, les participants sont concentrés sur leur technique. Deuxième jour, la mécanique est assimilée et ils commencent à vraiment regarder autour d'eux. C'est ce jour-là que se produisent les meilleurs moments : un renard arctique qui traverse la piste, les aurores le soir si on a de la chance, le feu qu'on allume au bivouac pour faire fondre la neige en eau potable. Troisième jour, le retour. Les corps sont fatigués mais les esprits sont calmes — c'est cette paix que les gens ramènent chez eux et dont ils me parlent encore six mois après.

Claire Vasseur : La météo peut tout changer. Quelle est votre gestion du risque lors d'une expédition ?
Björn Eriksson : Je consulte trois modèles météo différents avant chaque départ. Si les prévisions indiquent des rafales supérieures à 15 m/s sur la toundra, je reporte. Ce n'est pas une question de confort — par -25°C avec du vent, le facteur ressenti descend sous -50°C et les risques d'engelures deviennent réels en moins de dix minutes pour des non-initiés.
Sur le terrain, je lis le ciel et la neige en permanence. La neige parle : sa texture, sa couleur, les cristaux en surface vous disent si une tempête approche bien mieux que n'importe quelle application. C'est quelque chose que les anciens mushers Samis m'ont transmis et que je transmets à mon tour. Pour les opérateurs qui font du mushering responsable, comme on peut le faire aussi dans les régions nordiques de Russie — ces pratiques de lecture du terrain sont universelles, qu'on parle [des chiens de traîneaux en Russie arctique](https://www.voyagerussie.com/) ou de la Laponie suédoise.
Bien se préparer : équipement, condition physique, saison
Claire Vasseur : Qu'est-ce qu'on devrait absolument savoir avant de réserver une sortie en traîneaux ?
Björn Eriksson : Trois choses. Premièrement, l'équipement que vous portez détermine 80 % de votre plaisir. Si vous avez froid, vous ne verrez rien — vous penserez à vous réchauffer. La plupart des opérateurs prêtent des combinaisons arctiques, des moufles et des bottes : utilisez-les même si vous pensez que votre propre veste suffit. Les combinaisons professionnelles sont calibrées pour rester immobile par -20°C pendant deux heures. Votre veste de ski ne l'est pas.
Deuxièmement, la condition physique. Un baptême de deux heures ne demande rien d'exceptionnel. Une journée entière sollicite les quadriceps, les fessiers et surtout les avant-bras, qui absorbent les vibrations du traîneau en permanence. Si vous avez des problèmes de dos ou de genoux, signalez-le à l'avance : on adapte l'attelage et le rôle passager est toujours possible.
Troisièmement, la date. Janvier et février sont les mois de référence pour la neige. Décembre est magnifique mais peut être trop froid pour un premier séjour avec des enfants. Mars offre la lumière la plus spectaculaire — soleil rasant toute la journée, neige qui scintille — et des températures un peu plus clémentes. L'opérateur sérieux vous demande toujours votre expérience et votre tolérance au froid avant de vous orienter.
Pour trouver où dormir après vos sorties en traîneaux, notre sélection des hébergements à Kiruna et Abisko recense cabines arctiques, hôtels de design et options budget disponibles dans les deux villes.
Abisko contre Rovaniemi : les différences selon Björn
Claire Vasseur : Abisko est moins connu que Rovaniemi. Pourquoi choisir l'un plutôt que l'autre pour une expérience chiens de traîneaux ?
Björn Eriksson : Je suis biaisé, évidemment. Mais voilà ce que je dis objectivement. Rovaniemi, c'est Disneyland arctique : infrastructure parfaite, choix immense d'opérateurs, village du Père Noël à côté. Si vous venez avec des enfants de sept ans et que vous voulez une expérience clé en main avec tous les services, Rovaniemi est imbattable.
Abisko, c'est autre chose. C'est plus sauvage, plus isolé, moins industrialisé. Le parc national est à deux pas du village — pas une forêt aménagée, un vrai parc. La densité touristique est deux à trois fois moindre, ce qui signifie des pistes moins tracées, plus d'imprévu. Les aurores à Abisko bénéficient d'un micro-climat exceptionnel : le lac Torneträsk crée une fenêtre atmosphérique qui dégage le ciel même quand tout le reste de la Laponie est couvert. Ce n'est pas un mythe — les chercheurs de l'Institut de physique spatiale suédoise ont installé leurs instruments ici pour cette raison.
Mon conseil : si c'est votre premier voyage en Laponie et que vous avez des enfants, commencez par Rovaniemi. Si c'est votre deuxième ou troisième fois, ou si vous voyagez en couple cherchant quelque chose de moins balisé, venez à Abisko. Pour vivre [l'expérience musher de façon responsable](https://www.verygreentrip.com/), le choix d'un opérateur à taille humaine fait toute la différence — ici comme ailleurs en Arctique.

Pour aller plus loin sur les deux régions, notre guide de la Laponie suédoise, terrain de jeu des mushers couvre Kiruna, Jokkmokk, Gällivare et les parcs nationaux accessibles en train depuis Stockholm.
Questions rapides — idées reçues sur les chiens de traîneaux
“Les chiens de traîneaux souffrent du froid.” Faux. Les races arctiques sont physiologiquement faites pour les températures négatives. Leur double pelage isole jusqu’à -40°C. Le stress véritable vient de l’inactivité, pas du froid. Un chien qui ne court pas assez est plus malheureux qu’un chien qui court par -25°C.
“On est passager — ce n’est pas une vraie activité physique.” Faux pour la conduite debout sur les patins. En formule conducteur, les bras, les jambes et le gainage du buste travaillent en continu pendant toute la sortie. Les courbatures aux avant-bras le lendemain surprennent systématiquement les gens qui se croyaient en forme.
“Le mushering est dangereux.” Vrai et faux. Un baptême sur circuit balisé avec un musher professionnel ne présente pas de danger particulier. Une expédition en autonomie par grand froid et sans expérience est une autre affaire. La règle universelle : ne jamais partir seul, ne jamais surestimer sa tolérance au froid.
“Tous les opérateurs se valent.” Faux. La différence se joue sur le ratio chiens/musher, l’état du matériel, la taille des groupes et la transparence sur les conditions d’hébergement des chiens. Demandez à visiter le chenil avant de réserver : un opérateur sérieux vous y encourage.
“Abisko est trop difficile d’accès.” Faux. Un train direct depuis Stockholm (Norrlandståg/SJ) atteint la gare d’Abisko Turiststation en environ dix-sept heures. Il n’y a pas besoin de voiture. La gare est à cinq minutes à pied du village et des principaux opérateurs.
“Les chiens de traîneaux sont agressifs.” Faux — c’est presque l’inverse. Les Huskies et Alaskans bien socialisés sont parmi les races les plus tactiles et les plus tolérantes aux étrangers. Ils ont été sélectionnés pendant des millénaires pour travailler avec des humains dans un espace confiné. Ce qui ressemble à de l’agitation à leur arrivée, c’est de l’impatience — pas de l’agressivité.
Conclusion — les 3 choses à retenir
Après dix-huit ans à guider des voyageurs dans le parc national d’Abisko, Björn Eriksson retient trois conseils essentiels :
Privilégiez la durée sur la quantité. Une journée entière avec un petit opérateur vaut mieux que trois baptêmes de deux heures chez trois prestataires différents. La magie des chiens de traîneaux se construit dans le temps passé avec eux, pas dans les kilomètres accumulés.
Planifiez en janvier ou février, pas uniquement en décembre. Décembre est beau mais le marché est surchargé et les prix au maximum. Janvier et février offrent les meilleures conditions neige et des tarifs plus raisonnables. Mars est le secret le mieux gardé des connaisseurs.
Laissez tomber votre téléphone pendant la sortie. La tentation de filmer en permanence vous empêche de ressentir. Prenez vos photos dans les dix premières minutes, puis rangez l’appareil. L’expérience est dans les sensations — le glissement, le silence, le souffle des chiens — pas dans les images que vous en ramènerez.
