Photographe indépendante installée à Tórshavn, Elin Poulsen consacre depuis une dizaine d’années son travail aux reliefs, aux villages et aux variations de lumière des îles Féroé. Pour Time Tours, elle explique comment observer et photographier cet archipel de l’Atlantique Nord avec patience, prudence et respect des habitants comme des paysages. Cette destination, encore peu traitée dans les guides francophones, complète utilement notre guide de randonnée aux îles Féroé pour ceux qui préfèrent l’angle actif.
Un archipel qui ne se laisse pas résumer
Claire Vasseur : Quand on pense aux îles Féroé, on imagine spontanément des falaises, des moutons et du brouillard. Qu’est-ce qui échappe le plus souvent à ce cliché ?
Elin Poulsen : La diversité à petite échelle. Les îles Féroé paraissent compactes sur une carte, mais chaque vallée, chaque bras de mer et chaque village a son propre caractère. On peut passer d’un plateau exposé au vent à une baie calme en vingt minutes, puis se retrouver face à une falaise verticale ou dans un hameau aux maisons noires couvertes d’herbe.
Les visiteurs sont souvent surpris par la présence des couleurs. Les villages ne sont pas seulement gris ou verts : il y a des façades rouges, bleues, jaunes, des hangars de pêche aux tons vifs, des toits végétalisés et des maisons traditionnelles en bois sombre. À Gjógv, à Tjørnuvík, à Saksun ou à Gásadalur, la couleur sert presque de repère dans une météo mouvante.
Claire Vasseur : Comment conseilleriez-vous de découvrir l’archipel à une première visite ?
Elin Poulsen : Je dirais : ne cherchez pas à cocher les dix-huit îles. Installez-vous plusieurs nuits au même endroit, puis choisissez des zones cohérentes. Tórshavn est pratique pour rayonner vers Streymoy, Vágar et Eysturoy. Klaksvík permet ensuite d’explorer plus tranquillement le Nord, notamment Viðoy, Kalsoy et Kunoy.
Depuis l’Europe du Nord, on rejoint généralement les Féroé par avion, avec une arrivée à Vágar. Il est possible aussi d’y venir par ferry depuis le Danemark ou l’Islande selon la saison et les rotations. Sur place, une voiture offre une grande liberté, mais il faut conduire sans précipitation : routes étroites, tunnels, brouillard, moutons sur la chaussée et aires de stationnement limitées font partie du quotidien.
Villages colorés, géométrie et vie quotidienne
Claire Vasseur : Quels villages vous semblent particulièrement intéressants pour travailler la couleur et l’atmosphère ?
Elin Poulsen : Gásadalur est très photographié pour sa cascade, Múlafossur, mais le village mérite d’être regardé autrement. Les maisons y sont relativement peu nombreuses, serrées entre la montagne et l’océan. Par temps couvert, les façades colorées deviennent très importantes dans l’image : elles apportent un point d’ancrage au milieu des verts, des noirs et des gris.
Saksun est différent. Son intérêt tient à la combinaison entre les maisons anciennes, les toits d’herbe, la lagune et la grande vallée. Il faut y venir à marée basse si l’on veut marcher vers la plage, mais vérifier les horaires locaux : le vent peut changer l’expérience très vite. J’aime les heures où le soleil reste bas, surtout en fin de journée, car les reliefs de la vallée prennent du volume.

Gjógv, sur Eysturoy, est intéressant pour son ravin naturel qui descend vers la mer. Tjørnuvík, au nord de Streymoy, est très beau avec la vue vers les stacks de Risin og Kellingin, les « Géant et Sorcière ». Là, je conseille de ne pas se limiter à la plage : les maisons au-dessus du village donnent des cadrages plus intimes, avec les montagnes qui ferment la baie.
Claire Vasseur : Comment éviter de produire les mêmes images que tout le monde ?
Elin Poulsen : En restant plus longtemps. Beaucoup de visiteurs arrivent, photographient le point de vue principal pendant dix minutes, puis repartent. Or, aux Féroé, une même scène peut changer complètement en une demi-heure. Je recommande de choisir un sujet précis : une façade, une ligne de clôture, un bateau, une porte peinte, des séchoirs à poisson ou un mur de pierre. Une focale de 35 ou 50 mm est très utile dans les villages, car elle oblige à observer les détails.
Conseil d’expert : dans les villages habités, photographiez comme si vous étiez devant une maison de famille, car c’est exactement le cas. Ne montez pas sur un muret, ne collez pas l’objectif aux fenêtres et ne bloquez pas une entrée pour obtenir votre cadrage.
Múlafossur et la force des cascades côtières
Claire Vasseur : Múlafossur est devenue une image emblématique des Féroé. Comment la photographier sans en faire une simple carte postale ?
Elin Poulsen : Múlafossur est spectaculaire parce que l’eau tombe directement dans l’Atlantique, avec le village de Gásadalur en arrière-plan. Mais c’est aussi un lieu exposé, parfois très venteux, où la sécurité doit passer avant l’image. Le sol peut être glissant, les rafales peuvent déséquilibrer et les embruns arrivent vite sur la lentille.
Le point de vue classique fonctionne particulièrement bien lorsque la lumière vient de côté ou quand les nuages sont bas mais ouverts vers l’horizon. En été, le soleil se couche tard et les longues heures de clarté permettent de patienter. Pour renouveler le regard, j’utilise parfois une focale plus longue pour isoler la cascade et les maisons derrière elle. Il faut nettoyer souvent le filtre ou la lentille : les embruns peuvent ruiner une photo en quelques secondes.
Claire Vasseur : Faut-il utiliser un trépied et des filtres ?
Elin Poulsen : Oui, mais de manière pragmatique. Un petit trépied solide est utile pour ralentir la vitesse et obtenir un léger filé d’eau. Je ne cherche pas forcément une cascade totalement lisse : aux Féroé, garder de la texture dans l’eau rend souvent mieux la puissance du vent et de la mer. Une vitesse entre 1/8 et 1 seconde peut être un bon point de départ, selon la lumière. Plus important encore : un chiffon microfibre sec dans une poche accessible, une housse de pluie et des vêtements qui permettent de rester immobile sans se refroidir.
La lumière : quatre saisons dans une journée
Claire Vasseur : On dit souvent qu’il peut y avoir « quatre saisons dans une journée » aux Féroé. Est-ce une formule exagérée ?
Elin Poulsen : Non, mais elle doit être comprise comme une invitation à la souplesse. Il peut pleuvoir, s’éclaircir, neiger sur les hauteurs et retrouver une lumière dorée le même jour. Pour la photographie, cette instabilité est une chance. Je préfère souvent une journée partiellement couverte à un ciel uniformément bleu : les montagnes gagnent en profondeur et l’océan devient plus vivant.
Voici des repères pratiques, à adapter chaque jour à la météo.
| Lieu ou sujet | Période conseillée | Moment de la journée | Intérêt photographique |
|---|---|---|---|
| Gásadalur et Múlafossur | Avril à septembre, ou hiver pour une ambiance sombre | Fin d’après-midi à soirée | Cascade, village, lumière latérale sur les falaises |
| Saksun et sa vallée | Mai à octobre | Matin doux ou fin de journée | Toits d’herbe, lagune, reliefs modelés |
| Tjørnuvík et Risin og Kellingin | Avril à octobre | Fin d’après-midi | Vue vers la mer, lumière sur les stacks et les maisons |
| Gjógv | Toute l’année selon la météo | Matin ou ciel couvert lumineux | Ravin, oiseaux, textures de roche |
| Lac Sørvágsvatn / Leitisvatn | Mai à septembre | Matin tôt, avant l’affluence | Perspective vers l’océan, sentier et falaises |
Quand partir et comment préparer son matériel
Claire Vasseur : Quelle est la meilleure période pour un premier voyage photographique ?
Elin Poulsen : Tout dépend du projet. De mai à août, les journées sont longues, l’herbe est très verte et les conditions sont généralement plus accessibles. C’est aussi la période la plus fréquentée. Septembre est très intéressant pour ceux qui acceptent davantage d’incertitude : moins de monde, teintes plus sourdes, mer plus présente. Pour une première visite équilibrée, je choisirais mai, juin ou septembre, avec au moins cinq à sept nuits. Pour l’organisation pratique de ce type de séjour (vols, budget, hébergement), notre guide de randonnée aux îles Féroé complète utilement cet entretien.
Claire Vasseur : Quel équipement emporter sans transformer le voyage en expédition ?
Elin Poulsen : Je conseille deux objectifs : un grand-angle modéré, par exemple autour de 16-35 mm, et un zoom polyvalent allant jusqu’à 70 ou 105 mm. Ajoutez plusieurs batteries : le froid et l’humidité réduisent leur autonomie. Pour vous-même, privilégiez des chaussures de randonnée imperméables, des couches chaudes, des gants fins permettant de manipuler l’appareil, ainsi qu’un pantalon imperméable. Ne sous-estimez jamais le vent, et ne laissez pas un trépied seul au bord d’une falaise : aux Féroé, une rafale suffit à le renverser.

Sentiers, accès et météo : photographier sans se mettre en danger
Claire Vasseur : Quels sont les principaux pièges pratiques pour les voyageurs photographes ?
Elin Poulsen : Le premier est de confondre un paysage accessible visuellement avec un paysage accessible physiquement. Une falaise photographiée depuis la route peut sembler proche, mais le sentier peut traverser des terrains privés ou devenir dangereux en cas de brouillard. Le deuxième piège est la vitesse : les horaires de ferry, les tunnels et la météo imposent des marges. Enfin, il faut apprendre à renoncer. Si les nuages bouchent un col ou si le vent devient violent, ne continuez pas pour « sauver » la journée. Les meilleurs photographes de paysage ne sont pas ceux qui bravent tout ; ce sont ceux qui savent revenir.
Partager les lieux sans les épuiser
Claire Vasseur : Les réseaux sociaux ont rendu certains points de vue extrêmement fréquentés. Comment abordez-vous ce sujet ?
Elin Poulsen : C’est une question centrale. Les images peuvent donner envie de découvrir les Féroé, ce qui est positif pour l’économie locale. Mais elles peuvent aussi concentrer des centaines de personnes au même endroit, parfois sur des sentiers fragiles ou près de propriétés habitées. Je ne crois pas qu’il faille garder tous les lieux secrets. En revanche, il faut contextualiser : si je publie une image prise sur un terrain où l’accès est réglementé, je le précise.
Claire Vasseur : Concrètement, que peut faire un voyageur avant de publier ?
Elin Poulsen : Se poser quelques questions simples : l’endroit est-il sur un sentier officiel ? Ai-je respecté les clôtures et les panneaux ? Ma photo montre-t-elle un comportement risqué que d’autres pourraient imiter ? Ne déplacez pas de pierres, ne franchissez pas les clôtures, ne poursuivez pas les moutons pour les placer dans votre cadre et ne vous approchez pas des colonies d’oiseaux, comme celles de macareux qu’on peut observer sur l’île de Mykines. La discrétion fait partie du métier, mais aussi du voyage.
Le regard plutôt que la performance
Claire Vasseur : Après dix ans à photographier les Féroé, qu’essayez-vous encore de saisir ?
Elin Poulsen : La relation entre l’attente et l’apparition. Ici, on ne maîtrise pas la lumière, ni le brouillard, ni les marées. On peut seulement être prêt lorsque quelque chose se produit. Je reviens souvent aux mêmes lieux, mais je ne cherche pas à refaire la même image. Les Féroé récompensent l’attention plus que la performance.
Claire Vasseur : Quel conseil donneriez-vous à quelqu’un qui n’ose pas sortir son appareil parce que la météo paraît mauvaise ?
Elin Poulsen : Sortez quand même, mais avec un objectif modeste. Marchez quinze minutes près de votre hébergement. Cherchez trois couleurs, trois textures, trois formes. La météo « mauvaise » est souvent celle qui donne aux Féroé leur identité visuelle. Le seul mauvais réflexe est de rester enfermé en attendant des conditions parfaites. Elles existent parfois, mais elles ne durent jamais très longtemps.
Informations pratiques
Les vols Atlantic Airways relient Copenhague ou Édimbourg à l’aéroport de Vágar en 2 h environ, avec des tarifs aller-retour entre 420 et 650 € selon la période. Le ferry Smyril Line assure la liaison entre le Danemark et Tórshavn une à deux fois par semaine (34 h de traversée). Le budget moyen pour une semaine, hors vol, se situe entre 1 400 et 1 800 € par personne. Toutes les informations actualisées figurent sur le site officiel Visit Faroe Islands. Pour ceux qui envisagent un itinéraire actif plutôt que photographique, notre guide de randonnée aux îles Féroé détaille les sentiers, durées et niveaux de difficulté. Sur les questions de sécurité en montagne et en falaise, voyage-canada.com propose des ressources comparables pour les zones sauvages nord-américaines.
5 questions rapides
Claire Vasseur : Vrai ou faux : l’été est la seule saison intéressante pour photographier les Féroé ?
Elin Poulsen : Faux. L’été est plus simple pour la durée du jour, mais l’hiver et l’automne offrent une lumière plus basse et des ambiances puissantes.
Claire Vasseur : Un grand-angle est-il indispensable ?
Elin Poulsen : Non. Il est utile, mais un 35 mm et un petit téléobjectif peuvent suffire pour raconter les villages et les reliefs.
Claire Vasseur : Peut-on compter sur une météo fiable à plusieurs jours ?
Elin Poulsen : Seulement comme tendance générale. Il faut vérifier les conditions localement et garder un programme flexible.
Claire Vasseur : Faut-il photographier Múlafossur au coucher du soleil ?
Elin Poulsen : Pas obligatoirement. Une lumière latérale ou un ciel après l’averse peuvent être tout aussi intéressants.
Claire Vasseur : Peut-on se garer partout près des points de vue ?
Elin Poulsen : Non. Utilisez les zones prévues, ne bloquez jamais une route, une entrée ou le passage des habitants.
