On commence toujours par une erreur de vocabulaire. Pendant longtemps, en francais, on a appele les Samis les Lapons. C’est le mot qui figure dans les vieux dictionnaires, dans les manuels scolaires du XXe siecle, dans les romans d’aventures. Lapon vient du suedois lapp, qui signifie a peu pres chiffon, et qui etait utilise comme un terme pejoratif, vaguement meprisant, par les voyageurs du nord de la Scandinavie a partir du XVIe siecle. Les interesses n’ont jamais utilise ce mot pour se designer eux-memes. Ils s’appellent Samis, au pluriel Sapmelas, et leur territoire s’appelle Sapmi.
Depuis les annees 1990, l’usage du terme Sami est devenu dominant dans les publications serieuses et dans les textes officiels des pays scandinaves. Le mot Lapon subsiste encore dans le langage touristique et dans certains guides de voyage, mais il commence a choquer les lecteurs eduques sur ces questions. Cet article utilise systematiquement Sami, et traite Lapon comme un archaisme.
Ce portrait donne les grandes lignes de ce qu’il faut savoir sur le peuple Sami avant d’aller le rencontrer — parce que la rencontre, quand elle est bien preparee, est l’une des experiences les plus fortes d’un voyage en Laponie.
Qui sont les Samis, d’ou viennent-ils ?
Les Samis sont les derniers peuples autochtones de l’Union europeenne. L’archeologie situe leur presence dans le nord de la Fennoscandie depuis au moins trois mille ans, avec des traces plus anciennes (cinq mille ans ou plus) qui suggerent une continuite culturelle exceptionnelle. Leurs langues appartiennent a la famille finno-ougrienne (comme le finnois, l’estonien et le hongrois), mais leur patrimoine genetique et leurs traditions religieuses indiquent une origine plus complexe, combinant des influences nordiques, uraliennes et siberiennes.
Avant l’arrivee des royaumes scandinaves chretiens dans le Grand Nord (a partir du XIIIe siecle), les Samis vivaient un nomadisme pastoral et de chasse-cueillette structure autour de siida, des communautes elargies occupant un territoire saisonnier. Ils pratiquaient une religion chamanique centree sur le noaidi, le chaman, et sur un rapport specifique aux animaux (notamment l’ours, considere comme sacre) et aux montagnes.
A partir du XVIIe siecle, l’arrivee massive des colons suedois et norvegiens dans le Nord a progressivement reduit les territoires Samis, impose la christianisation forcee, interdit le chamanisme, detruit les tambours sacres, et dans certains cas criminalise l’usage des langues samies. Cette colonisation interne a dure plusieurs siecles, avec des moments particulierement durs pendant les politiques d’assimilation du XXe siecle : obligation d’envoyer les enfants dans des pensionnats ou l’usage du sami etait interdit, sterilisations forcees dans les annees 1930-50, destruction rituelle d’objets sacres.
Ce n’est qu’a partir des annees 1980-90 que les pays scandinaves ont commence a reconnaitre officiellement les droits des Samis : creation des parlements autochtones, reconnaissance des langues comme langues minoritaires protegees, restitution progressive de certains territoires ancestraux (processus toujours en cours), excuses publiques d’etat pour les politiques d’assimilation. Le processus est loin d’etre termine.
Les neuf langues samies
La majorite des voyageurs imaginent qu’il existe une langue samie. C’est inexact. Il existe au moins neuf langues samies vivantes, reparties en trois grands groupes :
Le groupe central (le plus large) comprend le sami du Nord, parle par environ 25 000 personnes en Norvege, Suede et Finlande. C’est la langue la plus enseignee dans les ecoles, la plus presente dans les medias samis (la radio YLE Sapmi, la television NRK Sami), et la plus accessible aux debutants.
Le groupe oriental comprend le sami d’Inari (Finlande, environ 400 locuteurs), le sami de Skolt (Finlande et Russie, 300 locuteurs) et le sami de Kildin (Russie, environ 600 locuteurs). Ces langues sont considerees par l’UNESCO comme severely endangered et font l’objet de programmes de revitalisation urgents.
Le groupe meridional et autre comprend le sami du Sud (en Suede et Norvege, environ 600 locuteurs), le sami de Pite, le sami de Lule et le sami d’Ume, tous extremement fragiles avec parfois moins de cent locuteurs.
Chaque langue a sa propre grammaire, son propre lexique, ses propres specialites. Les differences entre elles peuvent etre comparables a celles entre les langues latines : un locuteur de sami du Nord comprend difficilement un locuteur de sami du Sud. Apprendre quelques mots avant un voyage est un geste apprecie : buorre beaivi (bonjour), giitu (merci), doaivut go (comment allez-vous ?).
L’elevage de rennes, cle de l’identite
Meme si seule une minorite des Samis pratique encore l’elevage de rennes, cette activite reste symboliquement centrale. Elle structure les paysages linguistiques (le sami contient plus de 300 mots specifiques pour decrire les rennes selon leur age, leur sexe, leur couleur, leur comportement), elle definit les relations familiales et territoriales, et elle porte la continuite culturelle.
Le calendrier pastoral Sami divise l’annee en huit saisons, et non quatre comme dans les cultures agricoles europeennes : printemps-hiver, printemps, printemps-ete, ete, ete-automne, automne, automne-hiver, hiver. Chaque saison correspond a un type de travail different avec le troupeau : rassemblement de printemps, marquage des faons, descente vers les paturages d’ete, traversee des montagnes en automne, regroupement et selection des animaux pour l’hiver.
Aujourd’hui, les eleveurs Samis font face a des pressions croissantes. Le changement climatique modifie les cycles de gel et de degel, ce qui rend l’acces aux lichens (nourriture principale des rennes en hiver) plus difficile. Les projets industriels (mines, eoliennes, parcs photovoltaiques industriels, lignes a haute tension) empietent sur les paturages ancestraux. Les cas juridiques se multiplient, avec quelques victoires symboliques (arret de la Cour supreme de Suede sur le projet Fosen en Norvege) et beaucoup de conflits ouverts.
Notre article eleveurs de rennes : Laponie et Siberie entre plus en detail dans les realites contemporaines de ce metier.
La joik, musique sacree
Le joik (parfois ecrit yoik) est la forme musicale traditionnelle des Samis, l’une des plus anciennes d’Europe. Il ne s’agit pas d’une chanson au sens occidental du terme (avec des paroles, un refrain, un theme), mais d’une invocation vocale qui est ce qu’elle decrit : on ne chante pas au sujet de son grand-pere, on joike son grand-pere ; on ne chante pas au sujet d’une montagne, on joike la montagne elle-meme.
Le joik etait traditionnellement utilise dans les ceremonies chamaniques, pour les rituels de guerison, pour accompagner le travail pastoral, et pour conserver la memoire familiale. Pendant la periode de christianisation forcee, il a ete interdit dans plusieurs regions et considere comme diabolique. Il a survecu clandestinement et a connu une forte renaissance depuis les annees 1970. Des artistes comme Mari Boine, Nils-Aslak Valkeapaa, Sofia Jannok ou Ailu Valle ont fait connaitre le joik au public international.
Si vous avez l’occasion d’assister a un joik en direct, ne photographiez jamais sans autorisation explicite, ne posez jamais de question pendant la performance, et acceptez que l’experience soit souvent courte, sobre et tres intense.
Comment rencontrer les Samis respectueusement
Quelques principes concrets pour une rencontre ethique pendant un voyage en Laponie :
Visitez d’abord un musee. Avant toute rencontre culturelle directe, passez quelques heures au musee Siida a Inari (Finlande), au musee Ajtte a Jokkmokk (Suede), ou au musee RiddoDuottarMuseat a Karasjok (Norvege). Ces institutions donnent le cadre anthropologique indispensable et evitent les malentendus classiques des voyageurs non prepares.
Choisissez des prestataires Samis. Les labels Sami Duodji (artisanat certifie), Visit Sapmi (tourisme) et Slow Food Sapmi (cuisine et produits) identifient les operateurs geres par des Samis eux-memes. Preferez-les systematiquement aux packages touristiques generaux.
Ne photographiez jamais sans demander. La photographie de personnes reelles en costume traditionnel est offensante si elle n’est pas explicitement autorisee. De nombreux Samis considerent la gakti comme un vetement de ceremonie comparable a une tenue religieuse, et refusent qu’elle soit reduite a un accessoire de selfie.
N’achetez pas de contrefacons. Le marche touristique grouille de faux objets “samis” fabriques en Chine ou en Europe centrale. Les boutiques certifiees Sami Duodji garantissent l’origine authentique des objets et une retribution directe a l’artisan.
Acceptez le silence. Les Samis, comme la plupart des cultures scandinaves, ne cherchent pas a meubler les conversations. Un guide Sami qui ne parle pas pendant une demi-heure pendant une balade n’est pas froid : il est simplement dans sa culture.
Laissez le politique de cote. Les questions de reconnaissance, de droits territoriaux, de conflits miniers sont importantes mais delicates. Elles ne sont pas l’objet d’un voyage touristique court, et elles demandent a etre abordees avec une vraie connaissance du contexte. Lisez-les dans des livres, pas dans des conversations superficielles.
Textiles et costumes traditionnels
La gakti (pluriel gavtit) est le vetement traditionnel Sami, porte encore regulierement par des personnes reelles dans le cadre de ceremonies familiales (mariages, funerailles, marches d’hiver comme Jokkmokk), et parfois au quotidien pour les eleveurs. Chaque region Sami a ses propres variations de coupe, de couleurs et d’ornementation, qui permettent a un Sami cultive d’identifier immediatement l’origine geographique de celui qui la porte.
Les couleurs dominantes sont le bleu profond, le rouge vif, le jaune et le blanc, avec des bordures geometriques brodees qui peuvent prendre des heures de travail. Les accessoires incluent la ceinture (avvi), les bottes en cuir de renne (nutukat), les broches en argent et le bonnet quatre pointes (plus rare aujourd’hui). La gakti n’est jamais portee de maniere folklorique ou ironique par les Samis eux-memes ; la voir sur un touriste costume serait considere comme une offense grave.
Pour une lecture plus large sur les costumes traditionnels des peuples du Nord et leurs ressemblances avec d’autres cultures du Grand Nord eurasien, le site costume-russe.fr documente specifiquement la dimension textile des peuples boreaux.
La politique contemporaine
En 2026, les questions politiques autochtones des Samis tournent autour de plusieurs dossiers ouverts :
- Le projet Fosen en Norvege : des eoliennes industrielles installees sur un territoire d’elevage traditionnel Sami du Sud, declarees illegales par la Cour supreme norvegienne en 2021, mais toujours pas demantelees au moment de la redaction.
- Les droits miniers en Suede : plusieurs projets de mines de fer et de lithium en Laponie suedoise menacent les paturages ancestraux Samis et font l’objet de negociations tendues avec l’Etat.
- Le Sannhet og forsoning (verite et reconciliation) en Norvege : un rapport officiel publie en 2023 documente les politiques d’assimilation du XXe siecle et ouvre une voie vers des reparations institutionnelles.
- La reconnaissance des langues samies en Russie : les communautes Samis de la peninsule de Kola ont des droits linguistiques beaucoup plus limites et voient leurs langues se fragiliser.
Ces dossiers changeront probablement d’ici a ce que vous lisiez cet article. Une veille serieuse passe par les sites officiels des trois parlements Samis (Samediggi en Norvege, Sametinget en Suede, Saamelaiskarajat en Finlande) et par les publications de l’organisation internationale Saami Council.
Pour aller plus loin
Notre article eleveurs de rennes : Laponie et Siberie compare les pratiques pastorales Samis avec celles des autres peuples boreaux d’Eurasie. Notre guide de la Laponie finlandaise donne le contexte geographique pour une visite. Et pour integrer la question des peuples autochtones dans une reflexion plus large sur l’ethique du voyage arctique, consultez notre guide du voyage responsable.
