L’hiver 2025-2026 marque une fenetre exceptionnelle pour les chasseurs d’aurores boréales. Le cycle solaire 25 atteint son maximum entre fin 2024 et 2026, et il s’avere bien plus intense que ce que les modèles avaient predit. Resultat : des aurores plus fréquentes, plus brillantes, observables jusqu’a des latitudes inhabituelles. Mai 2024 a vu des photographies d’aurores rouges depuis le sud de la France, et l’activité reste soutenue en 2026.
Pour comprendre ce qui se joue la-haut, nous avons rencontré Helene Roux, astrophysicienne specialiste de la physique solaire. L’entretien aborde le cycle solaire 25, les outils de prevision, le choix des latitudes et les idees recues qui circulent aupres des voyageurs.
Helene Roux
Astrophysicienne, physique solaire et geomagnetism
Chercheuse en physique solaire dans un institut europeen, 15 ans d'expertise sur les eruptions solaires et leurs effets terrestres.
Le Soleil, l’origine des aurores : qu’est-ce qui se passe la-haut ?
Claire Vasseur : Sans le Soleil, pas d'aurores. Que se passe-t-il a sa surface pour qu'on en voie les effets a 150 millions de kilometres ?
Helene Roux : Le Soleil n'est pas une boule calme : c'est un plasma magnetique en perpetuelle convulsion. Sa surface, la photosphere, est traversee de champs magnetiques qui s'enchevetrent et finissent par casser. Cette reconnexion libéré une energie colossale sous deux formes : des eruptions solaires (rayons X, ultraviolets, ondes radio) et, pour ce qui nous intéressé, des ejections de masse coronale (CME).
Une CME, c'est un nuage de plasma — des milliards de tonnes de protons et d'electrons — projete a des vitesses depassant parfois 2 000 km/s. Quand elle est dirigee vers la Terre, elle met entre 15 heures et 3 jours pour arriver. Si elle a la bonne polarite magnetique — orientee sud — elle se "branche" sur notre champ magnetique et y injecte ses particules, guidees vers les poles le long des lignes de champ. La, elles entrent en collision avec l'oxygene et l'azote de la haute atmosphere : c'est l'aurore.
Le cycle solaire 25 : pourquoi 2026 est exceptionnelle
Claire Vasseur : On entend parler partout du "cycle solaire 25" et de son pic. Qu'est-ce que c'est, et pourquoi 2025-2026 est présentée comme particulierement favorable ?
Helene Roux : Le Soleil ne fonctionne pas a regime constant : son activité fluctue selon un cycle d'environ 11 ans, alternant minimum (surface lisse, peu d'eruptions) et maximum (disque crible de taches, eruptions quotidiennes). On numerote ces cycles depuis 1755. Le cycle 25 a debute fin 2019, succedant a un cycle 24 faible.
Quand le cycle 25 a commence, les modèles predisaient une activité modeste. Or, depuis 2022, l'activité reelle depasse largement les previsions : taches, eruptions de classe X, CME geo-effectives, tous les indicateurs sont au-dessus du modèle. On est probablement sur le cycle le plus actif depuis celui des annees 2000.
Pour un voyageur, cela change beaucoup. En minimum, on peut passer plusieurs nuits sans rien voir en Laponie. Pendant le maximum actuel, les aurores deviennent presque quotidiennes au-dessus du cercle polaire, et des événements spectaculaires se produisent plusieurs fois par an a moyenne latitude. Comme nous l'expliquions dans notre [article scientifique sur les aurores](/blog/aurores-boreales-science/), c'est l'occasion d'une vie pour beaucoup de voyageurs. Le pic est un plateau d'un a deux ans : 2025-2026 sont les annees pleines, 2027 restera très favorable avant le redescente vers le minimum attendu autour de 2030.
Comment se forme une aurore : le rôle du Kp et de la magnetosphere
Claire Vasseur : Comment se passe la transformation entre un nuage de particules solaires et le rideau vert qui danse dans le ciel ?
Helene Roux : La magnetosphere est un cocon magnetique qui entoure la Terre, généré par le mouvement du fer liquide dans le noyau externe. Quand une CME arrive avec une orientation opposee, ses lignes se reconnectent avec celles de la Terre et le bouclier devient temporairement permeable. Les particules s'engouffrent et finissent piegees dans la queue magnetique cote nuit. Cette queue se charge comme un elastique jusqu'a casser : une sous-tempete, ou substorm. Les particules sont alors catapultees vers les poles.
L'indice Kp est une mesure synthetique de cette perturbation, calculee toutes les 3 heures a partir de magnetometres au sol. Il s'echelonne de 0 (calme) a 9 (tempete majeure). Plus le Kp est élevé, plus l'ovale auroral s'elargit vers le sud. A Kp 1-2, il est confine au cercle polaire ; a Kp 5, il englobe le sud de la Scandinavie ; a Kp 8-9, il peut atteindre la France.
Quand les particules entrent dans l'atmosphere superieure, elles excitent l'oxygene et l'azote a 80-400 km d'altitude. Le vert classique provient de l'oxygene a 100-200 km, le rouge de l'oxygene au-dessus de 200 km, le bleu et le violet de l'azote a basse altitude.
Lire une previsions d’aurore en pratique : NOAA, Aurora Service, applis
Claire Vasseur : Une fois sur place a Tromso ou Rovaniemi, vers quels outils se tourner pour ne pas rater une nuit ?
Helene Roux : Il y a trois niveaux de previsions. La prevision long terme (quelques jours a une semaine) regarde les régions actives du Soleil. La prevision a 1-3 jours suit les CME déjà observees en route : le NOAA Space Weather Prediction Center est la référence mondiale, librement accessible. Enfin, la prevision a 30 minutes - quelques heures repose sur les satellites ACE et DSCOVR au point de Lagrange L1, qui mesurent le vent solaire arrivant. C'est ce qui alimente les "alertes aurores" des applis mobiles.
En pratique, je recommande trois outils complementaires : le site NOAA pour la vision globale (swpc.noaa.gov) avec l'ovale en temps reel ; une appli comme My Aurora Forecast Pro pour les notifications ; et le site local du pays visite (Université de Tromso pour la Norvege, Institut meteorologique islandais). Pour planifier en amont, notre [calendrier des saisons en Laponie](/blog/quand-partir-laponie/) recapitule les fenetres mensuelles.
Detail crucial : meme avec un Kp 7 prevu, un ciel couvert au-dessus de votre tete reduit tout a neant. La couverture nuageuse est le facteur limitant numero un. Yr.no en Norvege est excellent, et il faut etre pret a se deplacer pour suivre les trouees.
Pourquoi les aurores rouges sont rares (et comment les distinguer)
Claire Vasseur : Les aurores rouges fascinent. Beaucoup en parlent sans savoir vraiment ce que c'est. Qu'est-ce qui les distingue, et pourquoi sont-elles si rares ?
Helene Roux : Les aurores rouges naissent d'une transition particuliere de l'oxygene atomique, la raie a 630 nanometres. Cette transition est très lente : un atome excite met environ 110 secondes avant d'emettre un photon rouge. Pendant ces 110 secondes, l'atome doit etre laisse tranquille. S'il entre en collision avec une autre molecule, il perd son energie en chaleur sans emettre. Dans la basse atmosphere, les collisions sont permanentes. Il faut donc monter au-dessus de 200 km, dans la thermosphere, ou les atomes sont si rares que les collisions deviennent improbables.
L'aurore verte vient de l'oxygene a la raie 557,7 nm, qui ne demande que 0,7 seconde pour se desexciter. Cette transition se produit très bien entre 100 et 200 km, ou les particules energetiques arrivent en abondance — d'ou le vert dans la majorite des aurores.
Pour qu'une aurore rouge se produise, il faut des particules très energetiques atteignant la haute thermosphere. Pendant les fortes tempetes, l'atmosphere superieure se rechauffe et se dilate, ce qui accentue le phenomene. Quand on est très au sud — France pendant une tempete majeure — on ne voit souvent que la composante rouge, parce que la composante verte reste sous l'horizon, cachee par la courbure de la Terre.
Les meilleures latitudes : pourquoi pas trop au nord, pas trop au sud
Claire Vasseur : On se dit que plus on monte vers le pole, mieux c'est. Pourtant les guides recommandent souvent Tromso plutot que le Spitzberg. Pourquoi ?
Helene Roux : Parce que l'aurore ne se produit pas au pole, mais dans un anneau autour : l'ovale auroral. Cet anneau est centre sur le pole magnetique nord, situe actuellement dans l'arctique canadien et derivant vers la Sibérie. Sa latitude geomagnetique typique est 65-70 degres.
En activité moyenne, l'ovale passe au-dessus de la Norvege du Nord, du nord de la Suede et de la Finlande, de l'Islande, du sud du Groenland, de l'Alaska et du nord du Canada. Si vous etes au Spitzberg, vous etes a l'interieur, dans la calotte polaire : les aurores y sont fréquentes mais souvent plus diffuses et moins structurees.
Tromso, Kiruna, Rovaniemi, Mourmansk sont quasiment pile sous la zone d'intensite maximale en activité normale : statistiquement les meilleurs balcons du monde pour des aurores brillantes et structurees. L'Islande beneficie d'un atout : son ciel decoupe par les depressions atlantiques offre des fenetres claires entre les nuages. Trop au sud — Oslo, Stockholm, Helsinki — il faut déjà une activité élevée, ce qui rend des destinations comme les Lofoten ou le sud norvegien intéressantes pour la fenetre 2025-2027.
La différence entre aurore visuelle et aurore photographique
Claire Vasseur : Beaucoup de voyageurs reviennent decus parce que les aurores qu'ils ont vues "ne ressemblaient pas aux photos". Pouvez-vous expliquer ce decalage ?
Helene Roux : C'est un sujet essentiel a aborder honnetement avant de partir. L'oeil bascule en vision nocturne au bout de 20 a 40 minutes dans l'obscurite, via les batonnets de la retine, très sensibles mais peu sensibles aux couleurs. A faible intensite, une aurore peut apparaitre comme un voile blanchatre ou gris-vert pale. Seules les aurores très brillantes declenchent la vision diurne et laissent voir le vert eclatant qu'on imagine.
Un capteur photo, lui, accumule la lumiere pendant toute la duree de pose. Avec 5 a 15 secondes et une sensibilite ISO élevée, il enregistre des couleurs vives meme quand l'oeil ne voit qu'une faible lueur. Les photos d'Instagram correspondent souvent a des poses longues qui amplifient considerablement le rendu.
Mon conseil : preparez-vous mentalement a voir d'abord des voiles palles, et profitez des belles aurores quand elles se produisent. La magie est dans le mouvement, la lente respiration des rideaux. Astuce de terrain : laissez vos yeux s'adapter pendant au moins 30 minutes, eteignez tous les ecrans, et regardez d'abord du coin de l'oeil — la vision peripherique des batonnets est plus sensible.
Les fameuses aurores en France : mythe ou réalité ?
Claire Vasseur : Mai 2024 a fait beaucoup de bruit. Doit-on vraiment esperer voir des aurores depuis chez nous, ou est-ce un epiphenomene mediatique ?
Helene Roux : Mai 2024 etait reellement exceptionnel : une serie d'eruptions de classe X toutes orientees vers la Terre a produit la plus forte tempete geomagnetique depuis 2003, avec un Kp 9. Des aurores ont ete photographiees jusqu'en Espagne, en Italie et meme au Mexique. Ce type d'événement reste très rare : 2 ou 3 par cycle solaire en moyenne. Comme nous traversons un maximum, il y a une probabilite reelle qu'un événement similaire se reproduise d'ici fin 2027. Mais "probabilite reelle" ne veut pas dire "garantie" pour cette nuit.
Depuis la France metropolitaine, voir des aurores exige typiquement un Kp 8 ou 9, ce qui arrive quelques fois par cycle. Et meme dans ces cas, le ciel doit etre clair, vous devez etre dans une zone sans pollution lumineuse, et regarder vers le nord avec un horizon degage. Donc oui, c'est possible depuis la France pendant ce maximum. Mais non, on ne peut pas planifier un voyage en se disant "je reste a Paris pour voir des aurores". Pour un événement quasi garanti, il faut monter au-dela du cercle polaire. Pour le sport de l'attente, surveillez les alertes NOAA pendant les nuits sans nuage de septembre a avril.
Conseils pratiques pour optimiser ses chances cet hiver
Claire Vasseur : Pour cloturer, quels seraient vos cinq conseils concrets a un voyageur qui part cet hiver chercher des aurores ?
Helene Roux : Premier conseil : choisissez la bonne fenetre. La saison utile va de fin septembre a fin mars. Decembre-janvier offrent les nuits les plus longues mais la meteo la plus capricieuse. Mes mois preferes sont fevrier-mars : nuits encore longues, meteo plus stable, jours qui rallongent pour profiter des paysages.
Deuxieme conseil : restez plusieurs nuits. Une nuit, c'est une roulette russe. Trois a cinq nuits, c'est statistiquement suffisant en période active ; sept nuits, c'est presque garanti dans les meilleures destinations.
Troisieme conseil : eloignez-vous de la pollution lumineuse. Optez pour des hebergements isoles, ou des hotels comme [Kakslauttanen et ses igloos de verre](/blog/kakslauttanen-igloo-verre/) situes loin de tout.
Quatrieme conseil : suivez le ciel autant que les previsions. Telechargez Yr.no et soyez pret a vous deplacer de 50 a 100 kilometres pour trouver une trouee dans les nuages.
Cinquieme conseil : voyagez de maniere responsable. Le tourisme polaire pose des questions environnementales et sociales reelles, en particulier pour les communautes Sami. Privilegiez les operateurs locaux, les petits hebergements, les transports partages. Le site [verygreentrip.com](https://www.verygreentrip.com/) propose des ressources concretes sur l'eco-tourisme arctique. Les paysages que vous venez admirer sont fragiles.
Questions rapides : les idees recues sur les aurores
"Les aurores boréales font du bruit."
Helene Roux : Question debattue. Des temoignages anciens et recents rapportent des sons de craquement coincidant avec les aurores. Des études finlandaises les attribuent a des decharges electriques dans la basse atmosphere lors d'inversions thermiques. Pas un mythe complet, mais rare et conditionne par des situations meteo specifiques.
"On les voit mieux quand il fait très froid."
Helene Roux : Faux. Les aurores se produisent a 100-300 km d'altitude. La temperature au sol n'a aucun effet direct. La correlation existe parce que les nuits froides sont souvent les plus claires (anticyclones), ce qui favorise l'observation. Une nuit douce a -2 degres avec ciel limpide bat une nuit a -25 degres couverte.
"Il faut etre dans un endroit recule."
Helene Roux : Vrai. La pollution lumineuse est le premier ennemi. Meme une grosse aurore est noyee par les lumieres d'une ville. Eloignez-vous des centres urbains ou prevoyez un transport vers des zones sombres pour les nuits de chasse.
"Elles sont plus belles a l'oeil que sur photo."
Helene Roux : Faux dans la plupart des cas. Les capteurs accumulent la lumiere et amplifient les couleurs. A l'oeil nu, sauf tempete intense, l'aurore apparait souvent plus pale et moins saturee qu'en photo. Le contraire n'arrive que pendant les événements vraiment exceptionnels.
"Elles influencent la sante humaine."
Helene Roux : Faux. Aucune étude sérieuse n'a etabli de lien. Les particules energetiques s'arretent dans la haute atmosphere et n'atteignent pas le sol. Les seuls effets documentes des tempetes geomagnetiques sont sur les infrastructures techniques : reseaux electriques, satellites, communications radio.
"On peut les predire 24h a l'avance."
Helene Roux : Partiellement vrai. On peut predire 1 a 3 jours a l'avance qu'une CME va impacter la Terre, avec une marge horaire de plusieurs heures. La prevision precise — heure et intensite de l'aurore visible — n'est fiable qu'a 30-60 minutes, grace aux satellites au point L1.
"Elles s'arretent en ete."
Helene Roux : Faux physiquement, vrai pratiquement. Les aurores se produisent toute l'annee. Mais entre fin avril et fin aout, la nuit est trop courte ou inexistante au-dela du cercle polaire (soleil de minuit), donc on ne peut pas les voir. La saison utile va donc de fin septembre a fin mars dans l'hemisphere nord.
Conclusion : trois choses a retenir
Helene Roux : Premierement, la fenetre 2025-2027 est exceptionnelle. Le cycle solaire 25 est plus actif que prevu : la prochaine fenetre comparable sera en 2035-2037.
Deuxiemement, ne sous-estimez pas la duree du sejour et le choix du lieu. Une nuit ne suffit pas. Combinez plusieurs nuits, plusieurs spots, et soyez prets a vous deplacer pour suivre les trouees meteo.
Troisiemement, gardez un esprit honnete sur ce que vous allez voir. L'aurore n'est pas une attraction commandable. Quand vous l'avez vue, ce qui restera ce ne sera pas la photo, ce sera la sensation de cette respiration cosmique au-dessus de vous.
L’Islande, avec ses ciels dégagés et son activité géothermique, figure parmi les meilleures destinations d’observation des aurores boréales en Islande pour la période 2026-2027.
