Il faut imaginer une carte du monde et tracer une ligne qui part du Cap Nord de Norvege, descend vers la Laponie finlandaise et suedoise, traverse l’ensemble de la Russie arctique et siberienne, passe par la peninsule de Kola, le Yamal, le Taimyr, la Yakoutie, la Tchoukotka, et finalement franchit le detroit de Bering pour aboutir au nord de l’Alaska et du Canada. Sur toute cette ligne, qui couvre pratiquement un quart de l’hemisphere boreal, on trouve des peuples autochtones qui pratiquent depuis plus de 4000 ans la meme activite fondamentale : l’elevage semi-sauvage du renne. Ces peuples parlent des langues radicalement differentes, ont des religions distinctes, des organisations sociales variees. Mais ils partagent un rapport commun a un animal qui structure leur vie collective et leur identite culturelle.
Cet article croise les regards sur ces differentes traditions pastorales boreales, en se concentrant sur quelques-unes des plus vivantes encore aujourd’hui. Il ne pretend pas a l’exhaustivite (il faudrait un livre entier pour bien faire), mais il essaie de donner aux lecteurs une vue d’ensemble d’un mode de vie qui depasse largement les frontieres nationales et dont la survie est desormais directement menacee par le changement climatique.
L’elevage du renne comme fait civilisationnel
L’elevage du renne n’est pas une pratique comme une autre. C’est ce qu’on appelle en anthropologie un complexe civilisationnel : un ensemble coherent de techniques, de savoirs, de langues specifiques, de rituels religieux et de structures sociales qui se sont developpes autour d’un animal central et qui ne peuvent pas etre compris en isolant ces elements les uns des autres. Les peuples eleveurs de rennes du Grand Nord ont developpe ce complexe avec une intensite particuliere, au point que leurs cultures ne sont pratiquement pas comprehensibles si on ignore le renne.
Quelques exemples concrets de cette imbrication :
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La langue. Le sami du Nord contient plus de 300 mots specifiques pour decrire les rennes selon leur age, leur sexe, leur couleur, leur comportement, leur position dans le troupeau, leurs bois. Les langues siberiennes eleveuses ont des richesses comparables. Un renne d’age 1 n’est pas le meme mot qu’un renne femelle d’age 2, qui n’est pas le meme qu’un renne male castre utilise pour la traction, qui n’est pas le meme qu’un renne de tete de troupeau. Ce vocabulaire precis n’a pas d’equivalent dans les langues europeennes.
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Le calendrier. Les peuples eleveurs divisent traditionnellement l’annee en huit saisons (pas quatre comme dans les cultures agricoles europeennes), parce que le cycle des travaux pastoraux exige une granularite plus fine : printemps-hiver, printemps, printemps-ete, ete, ete-automne, automne, automne-hiver, hiver. Chaque saison correspond a un type de travail different avec le troupeau.
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L’organisation spatiale. Les territoires pastoraux sont organises en siida (chez les Samis) ou equivalents chez les autres peuples : des unites territoriales elargies qui regroupent plusieurs familles et leurs troupeaux autour d’un axe de migration saisonnier. Ces siida ne correspondent pas aux divisions administratives modernes et ont souvent ete remises en question par les Etats-nations au XXe siecle.
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La religion. Les traditions chamaniques pre-chretiennes et pre-bouddhistes accordent souvent au renne un statut spirituel eleve. Chez les Samis, l’ours etait sacre, mais le renne avait aussi un statut particulier. Chez les Nenets, certains rennes blancs sont consideres comme ames de personnes defuntes. Chez les Dukha, le chaman peut communiquer avec les esprits des rennes pour predire la sante du troupeau.
Les Samis : l’elevage le mieux integre
Les Samis de Laponie (Norvege, Suede, Finlande, Russie) pratiquent aujourd’hui l’elevage de rennes dans un cadre relativement bien regule, avec reconnaissance legale des territoires, marquage individuel des animaux, et integration a l’economie de marche. C’est la forme la mieux documentee et la plus accessible aux voyageurs internationaux.
Environ 5000 Samis actifs elevent des rennes sur un total d’environ 100 000 Samis dans la region scandinave. Ils gerent ensemble un total d’environ 600 000 a 700 000 rennes. Les troupeaux individuels varient de quelques dizaines de tetes (pour les petites exploitations familiales) a plusieurs milliers (pour les siida les plus organises). L’activite genere environ 200 millions d’euros de valeur economique par an en Scandinavie, en grande partie liee a la vente de viande de renne.
Les grandes etapes de l’annee pastorale Sami sont :
- Fevrier-mars : rassemblement des troupeaux pour le comptage, la selection des animaux et parfois l’abattage hivernal
- Mai : naissance des faons dans les paturages d’altitude
- Juin-juillet : marquage des jeunes faons, avec decoupe specifique des oreilles selon la marque familiale (c’est un moment fort, ritualise)
- Aout-septembre : migration vers les paturages d’altitude pour l’ete
- Octobre-novembre : descente vers les paturages d’hiver, ratissage des terrains a lichen
- Decembre-janvier : nourrissage complementaire si la neige ne permet pas aux rennes d’acceder aux lichens
Notre portrait peuple Sami de Laponie developpe plus largement l’identite culturelle de ce peuple au-dela de la seule question pastorale.
Les Nenets : nomadisme intense du Yamal
Au nord-ouest de la Siberie russe, dans la peninsule de Yamal, vivent environ 40 000 Nenets, le plus grand peuple eleveur de rennes au monde. Contrairement aux Samis plus scandinavises, les Nenets ont maintenu un mode de vie beaucoup plus traditionnel, avec des migrations annuelles qui peuvent atteindre 1200 kilometres entre les paturages d’ete au nord et les paturages d’hiver au sud. Ils gerent environ 700 000 rennes, soit plus d’un million au total si l’on compte les autres communautes de Siberie occidentale.
Le mode de vie Nenets est un des plus integres au rythme pastoral. Les familles vivent en chum (la yourte conique en peaux de rennes, distincte du ger mongol qui est en feutre), demontee et remontee chaque fois que le troupeau se deplace. Les enfants grandissent a cote des rennes et apprennent des leur plus jeune age a les conduire, a les reconnaitre individuellement, a traire les femelles pour obtenir un lait nutritif.
La situation contemporaine des Nenets est complexe. D’un cote, ils ont conserve un mode de vie remarquable, avec une langue (le nenets) vivante et parlee par la majorite, des traditions religieuses intactes et une reconnaissance officielle comme petit peuple du Nord en Russie. De l’autre, leurs territoires traditionnels sont directement menaces par l’industrie gaziere : le Yamal est le principal gisement de gaz naturel de Russie, et les installations d’extraction (usines, routes, gazoducs, villes minieres) ont profondement altere les trajets de migration et les paturages ancestraux. Les projets russes de Yamal LNG ont entraine des conflits avec les communautes locales, certains resolus par des accords de cohabitation, d’autres toujours ouverts.
Notre article Mourmansk et le Nord russe aborde le contexte politique general des peuples arctiques russes, et permet de comprendre la situation dans laquelle evoluent les Nenets aujourd’hui.
Les Dukha de Mongolie : derniere enclave
Au nord-ouest du lac Khovsgol en Mongolie vit l’une des plus petites et des plus fragiles communautes eleveurs de rennes du monde : les Dukha, environ 300 personnes au total, divisees en deux groupes principaux (le grupe ouest et le groupe est). Leurs rennes sont des rennes asiatiques (Rangifer tarandus valentinae), plus petits que les rennes scandinaves, adaptes a la foret de meleze montagneuse.
La particularite des Dukha est leur completude culturelle dans un nombre tres reduit. Ils parlent une langue turcique distincte (le dukha, apparente au touva de Siberie voisine), pratiquent un chamanisme pre-bouddhiste encore intact, et conservent un rapport remarquable aux animaux : les rennes Dukha sont effectivement utilises comme monture pour se deplacer (chose extremement rare dans les autres traditions eleveurs). Les enfants apprennent a monter a cheval et a dos de renne des leur plus jeune age.
La vulnerabilite des Dukha est extreme. Leur petit nombre signifie que chaque famille compte : la perte de deux ou trois familles pour migration vers la ville ou maladie peut reduire considerablement la population totale. Leur langue est classifiee critically endangered par l’UNESCO et pourrait disparaitre en deux generations si rien n’est fait. Leur mode de vie est menace par les memes facteurs que les autres eleveurs : climat plus chaud qui affecte les rennes, pressions economiques qui poussent les jeunes vers les villes, perte progressive des savoirs traditionnels.
Visiter les Dukha demande des efforts exceptionnels (plusieurs jours a cheval depuis Khatgal, voir notre article lac Khovsgol) et une attitude respectueuse. C’est une rencontre qu’on fait une fois dans sa vie si on a la chance d’y acceder, et qui change durablement la perception qu’on a des peuples autochtones.
Les Evenks et Evenes : cavaliers de la taiga
A l’est des Nenets, en Siberie centrale et orientale, vivent les Evenks (environ 38 000 en Russie et en Chine) et les Evenes (18 000), peuples toungouses parlant des langues apparentees au mandchou. Ces peuples ont traditionnellement pratique un elevage de rennes plus disperse et moins intensif que les Samis ou les Nenets, avec des troupeaux plus petits mais une integration plus grande entre l’elevage, la chasse et la peche.
Une caracteristique unique des Evenks est l’utilisation du renne comme monture et comme bete de bat. Alors que les Samis considererent le renne uniquement comme animal d’elevage (viande, peaux, bois), les Evenks et les Dukha l’utilisent aussi comme compagnon de voyage. Cette difference d’usage explique des differences dans le dressage, les selles (les Evenks utilisent des selles en bois legere adaptees au petit gabarit du renne), et la relation generale a l’animal.
Les territoires Evenks sont tres vastes et peu peuples, ce qui les rend difficiles a acceder pour le tourisme. Quelques missions scientifiques et anthropologiques visitent ces communautes chaque annee, mais il n’existe pas vraiment de tourisme etabli.
Les menaces contemporaines
Tous les peuples eleveurs de rennes partagent aujourd’hui un ensemble de menaces existentielles qui pesent sur l’avenir de leur mode de vie. Ces menaces se superposent :
1. Le changement climatique. C’est la menace la plus grave et la moins reversible. Les hivers plus chauds provoquent des phenomenes de pluie sur neige (en anglais rain on snow) qui forment une couche de glace epaisse sur le sol, empechant les rennes de creuser pour acceder aux lichens. Ces evenements ont decime des troupeaux entiers ces dernieres annees : l’hiver 2013-2014 sur le Yamal a tue environ 60 000 rennes en un seul episode. Le recul du pergelisol modifie les paysages. Les nouveaux parasites (tiques, moustiques tigres) apparaissent dans des regions ou ils etaient absents. Les migrations traditionnelles deviennent impraticables.
2. L’industrialisation des territoires. Les projets miniers (gaz, petrole, nickel, cuivre, terres rares), les parcs eoliens industriels (en Scandinavie), les nouvelles routes, les centrales hydroelectriques fragmentent les territoires pastoraux traditionnels. Les paturages d’hiver, souvent situes en plaine et d’acces facile pour l’industrie, sont les premiers a disparaitre.
3. La pression economique et demographique. Les jeunes des communautes pastorales sont attires par les villes, les salaires reguliers, le confort moderne. Le nombre d’eleveurs actifs diminue regulierement dans toutes les communautes, meme celles qui sont politiquement bien organisees. Sans nouveaux entrants, la transmission des savoirs se fragilise.
4. Les pressions politiques. En Russie, les pressions administratives et les controles renforces sur les petits peuples du Nord compliquent la vie des eleveurs. En Scandinavie, les conflits fonciers avec l’industrie et l’Etat sont frequents et parfois tendus. En Mongolie et en Chine, les politiques modernisatrices poussent parfois a la sedentarisation des familles nomades.
Le tourisme ethique et son role
Le tourisme, quand il est bien pratique, peut paradoxalement soutenir ces traditions menacees. Quelques principes simples pour un voyageur responsable :
Choisir des operateurs qui retribuent directement les communautes. Les packages qui passent par des intermediaires captent souvent la majorite de la valeur. Privilegiez les agences locales detenues par les peuples autochtones eux-memes.
Payer le prix reel et laisser des pourboires. Les experiences authentiques coutent cher parce qu’elles demandent du temps, du savoir-faire et une retribution correcte. Les offres tres bon marche cachent generalement une exploitation.
Respecter strictement les codes d’hospitalite (voir nos articles dedies : peuple Sami de Laponie, vivre en yourte chez les nomades mongols).
Acheter de l’artisanat authentique directement aux artisans, avec les labels de traçabilite quand ils existent (Sami Duodji pour les Samis).
Devenir un ambassadeur au retour. Les voyageurs qui reviennent informes de la situation des peuples eleveurs deviennent souvent des defenseurs credibles pour les questions politiques et climatiques qui les affectent. Notre guide partenaire netrussie.com documente plusieurs initiatives de tourisme responsable et de soutien aux peuples autochtones en Russie, avec une perspective utile pour ceux qui veulent prolonger la reflexion.
Pour aller plus loin
Pour approfondir la culture Sami specifiquement, voir notre portrait peuple Sami de Laponie. Pour l’experience directe chez des nomades pastoraux mongols, notre article vivre en yourte chez les nomades mongols detaille les codes d’hospitalite. Pour situer ces communautes dans le cadre geopolitique contemporain de l’Arctique, notre guide du voyage responsable dans l’Arctique developpe les enjeux transnationaux et climatiques.
