Quand on voit la Norvege du Nord en fevrier, on comprend pourquoi certains voyageurs n’y reviennent plus — et pourquoi d’autres en font leur obsession. Ce n’est pas la Laponie de carte postale qu’on imagine avant de partir. Il n’y a pas de vastes forets silencieuses sous une couche lisse de neige. Il n’y a pas de plaines ouvertes ou le soleil bas eclaire des traineaux de rennes. A la place, il y a une cote. Une cote au sens brut : des falaises qui plongent dans une mer noire qui ne gele jamais, des fjords dans lesquels flottent des icebergs de glace de riviere, des pics granitiques qui surgissent a la verticale, des villages de pecheurs installes sur des langues de terre etroites, et la lumiere arctique qui balaie tout cela avec une intensite qu’on ne voit nulle part ailleurs.
Les fjords norvegiens arctiques sont l’un des paysages les plus photographies et paradoxalement les moins bien compris du tourisme nordique contemporain. Cet article tente de les decrire avec la serieuse qu’ils meritent, et de donner aux lecteurs les cles pour preparer un voyage serieux qui depasse les images Instagram.
Une Laponie maritime
La Laponie norvegienne est differente des autres Laponies par un detail geographique qui change tout : elle est cotiere. Alors que la Laponie finlandaise est une plaine forestiere continentale traversee de lacs et de rivieres, alors que la Laponie suedoise est un plateau montagneux herbeux avec des parcs nationaux sauvages, la Laponie norvegienne est une peninsule decoupee de fjords profonds qui avancent dans l’ocean Arctique comme des doigts.
Ce decoupage cotier n’est pas anecdotique. Il explique pourquoi le nord norvegien a des temperatures beaucoup plus clementes que ce que sa latitude laisserait presager (Tromso, a 69 degres nord, a une temperature moyenne de janvier autour de -4 degres, alors qu’a la meme latitude en Siberie centrale on descend a -30). Il explique pourquoi la peche et la marine marchande y sont restees actives pendant toute l’annee depuis des siecles. Il explique pourquoi les Samis cotiers (sjosamer) ont developpe une culture maritime distincte des Samis de l’interieur, avec leur propre vocabulaire, leurs propres legendes, leurs propres techniques de peche. Et il explique surtout pourquoi les paysages ont cette verticalite cinematographique : les montagnes n’ont pas eu le temps geologique d’etre erodees par le passage glaciaire horizontal, elles tombent directement dans l’eau.
Tromso, la Paris du Nord
Tromso, capitale de la region de Troms og Finnmark, est la plus grande ville au nord du cercle polaire arctique avec environ 77 000 habitants. Elle occupe principalement une ile (Tromsoya) reliee au continent par un pont courbe iconique. Son histoire est celle d’un port commercial actif depuis le XVIIIe siecle, tourne vers la peche a la morue, la chasse aux baleines et aux phoques, et a partir de la fin du XIXe siecle l’exploration polaire. C’est d’ici que sont parties plusieurs des grandes expeditions scandinaves vers le pole Nord : celles de Nansen, d’Amundsen, de Nobile.
La ville a gagne au XIXe siecle le surnom de Paris du Nord a cause de l’animation relative de ses salons, de son cafe nommé comme a Paris, et de son port actif qui accueillait des marins de toutes nationalites. Ce surnom peut preter a sourire aujourd’hui mais il traduit une realite : Tromso est depuis longtemps une vraie ville nordique cosmopolite, pas un village touristique.
Les points d’interet majeurs du centre-ville incluent :
- Le Musee polaire, installe dans un ancien entrepot du port, qui retrace avec rigueur et sobriete l’histoire des expeditions polaires scandinaves. Visite de 90 minutes, entree environ 10 euros.
- La cathedrale arctique (Ishavskatedralen), construite en 1965, avec sa silhouette triangulaire inspiree des icebergs. L’une des plus photographiees de Scandinavie.
- Le Fjellheisen, telepherique qui monte en quatre minutes au sommet du mont Storsteinen (420 metres). Vue panoramique sur la ville, les fjords et les montagnes environnantes. Au coucher du soleil d’hiver, l’un des panoramas les plus memorables d’Europe du Nord.
- Le Polaria, centre scientifique sur la vie arctique, avec aquarium et projections, particulierement pour les familles.
- Le vieux port (Brygga), avec ses maisons de bois colorees du XIXe siecle et ses restaurants tournes vers la mer.
Tromso merite au minimum deux jours complets pour une visite serieuse, independamment des excursions maritimes.
Safari baleines : realites et precautions
L’observation des baleines dans les fjords arctiques est devenue, depuis une quinzaine d’annees, l’une des attractions phares de Tromso en hiver. Le phenomene naturel est impressionnant : chaque annee, d’enormes bancs de harengs remontent depuis la mer de Norvege pour se reproduire dans les fjords cotiers. Ces harengs attirent des centaines de baleines a bosse et d’orques qui viennent s’y nourrir. L’evenement se concentre principalement autour de Skjervoy, Kaldfjord, Senja et Tromso, selon les annees et les zones preferees par les poissons.
Les sorties sont organisees par une vingtaine d’operateurs locaux, avec des formats varies :
- Grand bateau touristique (80 a 150 passagers) : le moins cher (environ 1100-1600 couronnes norvegiennes, soit 100 a 150 euros), mais le plus bruyant et le plus perturbant pour les animaux. A eviter si possible.
- Bateau hybride silencieux (20 a 40 passagers) : moteur electrique complet en approche, zero pollution sonore, experience beaucoup plus intime. Environ 180 a 250 euros.
- Zodiac rapide (10 a 12 passagers) : tres agile, permet de suivre les orques sur de longues distances, mais experience plus physique. Autour de 180 euros.
- Kayak de mer accompagne : pour les voyageurs experimentes, la formule la plus respectueuse mais aussi la plus exposee au froid. 150 a 200 euros la demi-journee.
Les regles officielles (mises a jour en 2019 apres plusieurs accidents et critiques sur les pratiques des grands operateurs) imposent : distance minimale de 100 metres des baleines, limitation du nombre de bateaux simultanes dans une meme zone, interdiction d’encercler les animaux, interdiction aux navires de croisiere de plus de 200 passagers dans certaines baies. Ces regles restent imparfaitement appliquees mais representent une amelioration serieuse.
Senja, l’ile oubliee qui sort de l’ombre
Deux cent cinquante kilometres au sud-ouest de Tromso, l’ile de Senja est la deuxieme plus grande de Norvege apres Hinnoya. Pendant des decennies, elle a ete totalement ignoree du tourisme international au profit des Lofoten toutes proches. Cette discretion relative commence a changer depuis cinq ans, grace a la multiplication des photos sur les reseaux sociaux et a l’amenagement de nouvelles routes panoramiques nationales. Mais Senja reste, pour l’instant, beaucoup plus calme que les Lofoten.
L’ile fait 90 kilometres de long et offre trois zones distinctes. La cote ouest est la plus spectaculaire, avec des routes panoramiques qui longent des falaises granitiques et des plages de sable blanc (oui, en Arctique, grace au Gulf Stream qui maintient des conditions relativement douces). Les villages de pecheurs comme Hamn i Senja et Mefjordvaer sont construits directement sur l’eau, avec des rorbuer (cabines de pecheurs en bois rouge) transformees en hebergements touristiques. La cote est est plus habitee, plus agricole, moins impressionnante visuellement mais plus accessible. L’interieur est parcouru de randonnees de montagne : le sommet emblematique est le Segla, pic iconique accessible en une journee pour les marcheurs bien equipes.
Pour un voyage de trois jours sur Senja, la formule la plus efficace consiste a louer une voiture a Tromso, rejoindre l’ile par le pont de Gryllefjord ou par le ferry de Finnsnes, et baser son sejour a Hamn i Senja ou Mefjordvaer. Les activites incluent les routes panoramiques (tres bien balisees avec aires de pique-nique), les randonnees guidees, les safaris baleines specifiquement organises au depart de Senja, et les nuits sous les aurores loin de toute pollution lumineuse.
Les Lofoten, en complement
Les Lofoten meritent leur propre article, et nos redacteurs y consacrent un dossier a part. Pour un voyage qui combine Tromso, Senja et les Lofoten, il faut prevoir au minimum huit a dix jours complets, avec plusieurs heures de route a chaque etape. Les principales attractions des Lofoten sont :
- Reine et son iconique vue depuis le pont de Hamnoy (probablement le village le plus photographie de Scandinavie)
- Henningsvaer, village de pecheurs construit sur de petites iles reliees par des ponts
- Les plages d’Uttakleiv, Kvalvika et Haukland, surprenantes a cette latitude
- Les randonnees classiques : Reinebringen, Ryten, Mannen, accessibles en une journee
- La peche traditionnelle a la morue en hiver (skrei), qui remonte du nord pour frayer dans les eaux des Lofoten
Les Lofoten ont l’inconvenient d’une frequentation touristique qui a considerablement augmente depuis 2015. En haute saison (hiver et ete), certaines zones sont saturees. Voyager en mars-avril ou en fin septembre-octobre offre des conditions plus calmes.
L’aspect pratique : base, transport, budget
Pour un voyage d’une semaine dans les fjords arctiques norvegiens, voici les reperes :
Base principale. Tromso est la meilleure base initiale, avec l’aeroport, les hebergements, les excursions et le retour logistique facile. Une sortie vers Senja et/ou les Lofoten pour trois a quatre jours supplementaires peut se faire a partir de cette base.
Transport. Vol Paris-Oslo-Tromso (environ 4 h 30 de trajet total). Voiture de location hivernale obligatoirement equipee (pneus cloutes et equipement de secours) pour rejoindre Senja et les Lofoten. Comptez 700 a 1100 euros pour une semaine de location en haute saison.
Hebergement. Tromso offre des hotels urbains (150 a 300 euros la nuit) et des locations Airbnb. Senja et les Lofoten proposent principalement des rorbuer (cabines de pecheurs transformees, 150 a 350 euros). Les options de camping et auberges de jeunesse existent mais restent chere en Norvege.
Repas. La Norvege est notoirement chere : un repas simple au restaurant coute environ 30 a 50 euros par personne. Cuisiner dans son hebergement est tres courant et reduit sensiblement le budget.
Budget total pour une personne sur une semaine : 3000 a 5000 euros incluant vols, transport, hebergement, repas, excursions baleines et activites. C’est parmi les plus chers des voyages en Laponie, mais egalement l’un des plus spectaculaires visuellement.
Paralleles avec d’autres cotes sauvages
Les voyageurs qui reviennent charmes par les fjords norvegiens arctiques cherchent souvent a prolonger l’experience sur d’autres cotes sauvages nordiques. Les cotes du Grand Nord canadien (Yukon, Territoires du Nord-Ouest) offrent une atmosphere comparable dans un contexte continental plus sec, avec des aurores tres frequentes grace a des ciels plus clairs. Notre guide partenaire voyage-canada.com documente ces destinations complementaires, qui forment un interessant pendant americain aux fjords scandinaves.
Voyage responsable
Les enjeux ecologiques specifiques aux fjords arctiques norvegiens tournent autour de deux questions. D’abord, la pression sur les populations de baleines et d’orques : la reglementation de 2019 a ameliore la situation mais les grands operateurs bruyants continuent d’exister et leur activite derange les cycles de chasse des orques. Privilegier les operateurs silencieux est le geste le plus significatif. Ensuite, la saturation des routes panoramiques et des sites de randonnee : certains points d’interet des Lofoten sont desormais surfrequentes, avec des infrastructures insuffisantes (parkings sauvages, chemins erodes, dechets). Voyager hors saison est le moyen le plus simple de reduire l’impact personnel. Notre guide complet du voyage responsable arctique developpe ces questions.
Pour aller plus loin
Pour situer la Laponie norvegienne dans un voyage plus vaste, voir notre guide regional complet. Pour comprendre les baleines et orques qu’on observe dans les fjords, des references scientifiques sont citees dans notre article aurores boreales : la science derriere le spectacle. Et pour l’aspect culturel des peuples cotiers Samis, notre portrait peuple Sami aborde specifiquement la dimension maritime.
