Dans les Highlands islandais, l’itinéraire ne se résume jamais à une ligne sur une carte. Les pistes F, ouvertes seulement une partie de l’été, traversent des plateaux isolés, des déserts volcaniques et des rivières glaciaires dont le niveau peut changer en quelques heures. Depuis Hvolsvöllur, le guide de montagne Bjarni Hallgrimsson accompagne des groupes dans ces territoires depuis une quinzaine d’années. Cet entretien complète notre guide pratique des Highlands islandais par un éclairage terrain sur la sécurité.

Comprendre ce que signifie une piste F

Claire Vasseur : Que désigne exactement la lettre « F » sur les cartes routières islandaises ?

Bjarni Hallgrimsson : Le « F » signifie fjallvegur, c’est-à-dire route ou piste de montagne. Ce n’est pas une route secondaire un peu étroite : c’est une voie réservée aux véhicules 4x4, souvent non goudronnée, parfois très dégradée, avec des passages de rivières sans pont. Les pistes F relient des zones comme Landmannalaugar, Askja, Þórsmörk ou le centre du pays. Le point important est que « 4x4 obligatoire » ne veut pas dire « tout 4x4 convient ». Un SUV urbain avec une garde au sol limitée n’a pas le même comportement qu’un véhicule conçu pour les pistes.

Claire Vasseur : Pourquoi ces pistes ferment-elles aussi longtemps dans l’année ?

Bjarni Hallgrimsson : Elles ferment pour trois raisons principales : la neige, le dégel et la protection des sols. Au printemps, le terrain devient très vulnérable. Passer avec un véhicule sur une piste encore molle peut creuser des ornières profondes, qui se transforment ensuite en ravines avec les pluies. L’ouverture n’obéit pas à une date fixe : certaines pistes accessibles à la fin de juin une année peuvent rester fermées jusqu’en juillet l’année suivante.

Claire Vasseur : Quelles sources faut-il vérifier avant de s’engager ?

Bjarni Hallgrimsson : Les deux références essentielles sont Safetravel.is, pour les alertes de sécurité, et Vegagerðin, accessible via Road.is, pour l’état officiel des routes et des pistes F. Je recommande une vérification en trois temps : la veille au soir, le matin du départ, puis juste avant de quitter la dernière zone habitée. Dans les Highlands, le réseau mobile peut devenir irrégulier.

La météo : un facteur de décision, pas un décor

Claire Vasseur : On dit souvent qu’en Islande la météo change très vite. Est-ce une formule touristique ou une réalité opérationnelle ?

Bjarni Hallgrimsson : C’est une réalité. Dans les Highlands, une journée peut commencer avec une bonne visibilité, puis devenir difficile en vingt minutes à cause d’un brouillard bas, d’un vent latéral violent ou d’une averse qui efface les reliefs. Sur les étendues noires ou grises, lorsque le ciel se ferme, le contraste disparaît : on distingue mal la piste, les trous, les bras d’eau et les pentes. Le vent peut aussi rendre une portière dangereuse ; j’ai vu des voyageurs ouvrir leur porte face à une rafale et la tordre.

Claire Vasseur : Quels indicateurs météo doivent faire renoncer à une excursion ?

Bjarni Hallgrimsson : Une alerte officielle, évidemment. Mais il faut aussi savoir lire une combinaison de signaux : vent fort annoncé, pluie durable sur un bassin glaciaire, baisse de visibilité, ou prévision de crue. Les voyageurs pensent parfois qu’ils doivent « rentabiliser » la journée parce qu’ils ont réservé un véhicule. C’est un mauvais raisonnement. Si vous perdez une heure à cause du brouillard, ce n’est pas une heure à rattraper en roulant plus vite : c’est une raison de raccourcir le programme.

Conseil d’expert : préparez toujours un itinéraire de repli sur une route plus basse ou plus fréquentée. Dans les Highlands, le plan B n’est pas un échec : c’est une partie normale de la préparation.

Le gué des rivières glaciaires : là où les erreurs coûtent cher

Claire Vasseur : Les gués sont-ils vraiment le principal danger pour les conducteurs indépendants ?

Bjarni Hallgrimsson : Ils font partie des risques les plus sérieux, avec la météo et l’isolement. Une rivière glaciaire peut être peu profonde le matin et beaucoup plus forte l’après-midi, surtout par temps doux ou après de fortes pluies. L’eau vient des glaciers, elle est très froide, opaque, rapide et chargée de sable. On ne voit pas les trous ni les gros blocs sous la surface. La règle la plus importante est simple : si vous avez un doute raisonnable, vous ne traversez pas.

Claire Vasseur : Quelle est la bonne méthode avant d’entrer dans l’eau ?

Bjarni Hallgrimsson : D’abord, on s’arrête loin de la rive immédiate pour observer sans bloquer le passage. On regarde la largeur, la couleur de l’eau, les remous et la sortie opposée. Ensuite, on évalue à pied uniquement si les conditions le permettent — jamais seul. Deux personnes au minimum, équipées de bâtons de marche solides, progressent face au courant en gardant trois points d’appui. Une sangle peut relier les personnes, mais elle doit pouvoir être larguée rapidement, sans nœud compliqué ni boucle autour de la taille.

Rivière glaciaire traversant une piste F dans les Highlands islandais

Claire Vasseur : Quels sont les signes qui imposent de renoncer ?

Bjarni Hallgrimsson : Une eau qui arrive au-dessus du genou lors de la reconnaissance à pied est déjà un signal très sérieux, particulièrement si le courant pousse fort. Il faut renoncer si l’eau pousse les jambes, si le fond est mouvant, si l’on ne distingue pas une trajectoire claire, ou si le niveau semble monter. Ne faites jamais un gué seul, ni à pied ni en véhicule.

Les erreurs fréquentes en 4x4 de location

Claire Vasseur : Quelles erreurs voyez-vous le plus souvent chez les voyageurs qui louent un 4x4 ?

Bjarni Hallgrimsson : La première est de confondre location et compétence. Un véhicule loué avec l’autorisation de circuler sur certaines pistes F ne garantit ni la capacité de franchir tous les gués ni la connaissance des risques. La seconde est de se fier aveuglément à une application de navigation, qui peut proposer des raccourcis empruntant des voies fermées. Il y a aussi l’excès de vitesse sur gravier : le gravier islandais n’offre pas l’adhérence de l’asphalte.

Claire Vasseur : Le hors-piste est-il parfois toléré pour contourner une difficulté ?

Bjarni Hallgrimsson : Non. La conduite hors-piste est interdite et elle est particulièrement dommageable dans les paysages de mousses, de cendres et de sols volcaniques. Si la piste est impraticable, il faut faire demi-tour.

Erreur fréquente Bonne pratique
Suivre une application sans vérifier les fermetures Contrôler Road.is/Vegagerðin avant le départ et pendant la journée
Traverser un gué parce qu’un autre véhicule l’a fait Évaluer son propre véhicule, le courant, la profondeur et la sortie
Rouler vite sur le gravier pour « gagner du temps » Adapter la vitesse, freiner avant les virages et conserver une marge
Partir avec peu de carburant Faire le plein dès qu’une station est disponible
Compter uniquement sur le réseau mobile Télécharger cartes et informations hors ligne, emporter une carte papier
Quitter la piste pour éviter un obstacle Faire demi-tour ou attendre : jamais de hors-piste

L’équipement qui ne doit pas rester à l’hôtel

Claire Vasseur : Quel équipement minimal recommandez-vous pour une journée dans les Highlands ?

Bjarni Hallgrimsson : Pour le véhicule : roue de secours en état, cric, carburant suffisant, eau, couverture chaude, nourriture énergétique, lampe frontale et trousse de premiers secours. Pour les personnes : vêtements en couches, veste imperméable et coupe-vent, bonnet, gants, chaussures solides. Même en été, l’hypothermie est possible si l’on est mouillé et exposé au vent. Cette exigence de préparation rappelle celle des expéditions en terrain isolé au Groenland de l’Est, où l’improvisation logistique pose des risques comparables.

Équipement de sécurité essentiel pour un 4x4 dans les Highlands islandais

Catégorie Équipement minimal recommandé
Navigation Téléphone chargé, cartes hors ligne, batterie externe, carte papier
Météo et protection Veste imperméable, couche chaude, bonnet, gants, pantalon de pluie
Sécurité véhicule Roue de secours, cric, outils, lampe frontale, carburant suffisant
Autonomie Eau, nourriture, thermos, couverture ou sac de couchage
Premiers secours Trousse complète, médicaments personnels, couverture de survie

Claire Vasseur : Faut-il emporter une balise de détresse ?

Bjarni Hallgrimsson : Pour un itinéraire isolé, plusieurs jours, ou une traversée avec peu de passage, c’est une précaution très utile. Mais elle ne doit jamais servir d’excuse pour prendre davantage de risques. La meilleure intervention de secours reste celle qu’on n’a pas besoin de déclencher.

Seul, accompagné, ou avec un guide ?

Claire Vasseur : À quel moment conseillez-vous de renoncer à l’autonomie et de faire appel à un guide ?

Bjarni Hallgrimsson : Un guide est particulièrement pertinent si vous n’avez jamais conduit sur piste, jamais franchi de rivière, ou si vous visez des secteurs isolés comme certaines portions de Sprengisandur ou Askja. Partir seul ne veut pas forcément dire être imprudent, mais il faut être honnête sur ses compétences.

Claire Vasseur : Quel état d’esprit fait la différence ?

Bjarni Hallgrimsson : L’humilité. Les Highlands ne se négocient pas avec de la volonté. Si la météo se ferme, on adapte. Si le gué est trop haut, on renonce. Les bons voyageurs ne sont pas ceux qui vont le plus loin ; ce sont ceux qui reviennent avec de bonnes décisions à raconter. Pour ceux qui envisagent une extension arctique après l’Islande, notre guide de randonnée aux îles Féroé applique des principes de sécurité météo comparables. Sur les questions de conduite en terrain isolé et de gestion des risques en itinérance, voyage-canada.com propose des ressources comparables pour les grands espaces nord-américains.

5 questions rapides

Claire Vasseur : Vrai ou faux : une piste F est accessible à n’importe quel SUV dès lors qu’il est indiqué « 4x4 » sur le contrat de location ?

Bjarni Hallgrimsson : Faux. Il faut vérifier les restrictions précises du loueur, la garde au sol et la nature des gués prévus.

Claire Vasseur : Vrai ou faux : une rivière glaciaire est généralement plus basse tôt le matin ?

Bjarni Hallgrimsson : Souvent vrai, mais jamais garanti. La pluie, la température et le bassin versant peuvent modifier ce schéma.

Claire Vasseur : Vrai ou faux : on peut contourner une piste difficile en roulant quelques mètres sur la mousse ou le sable voisin ?

Bjarni Hallgrimsson : Faux. Le hors-piste est interdit et endommage durablement les milieux fragiles.

Claire Vasseur : Vrai ou faux : consulter Safetravel.is et Road.is avant le départ suffit pour toute la journée ?

Bjarni Hallgrimsson : Faux. Il faut vérifier régulièrement, car les conditions changent vite.

Claire Vasseur : Vrai ou faux : faire demi-tour peut être la décision la plus compétente d’une journée ?

Bjarni Hallgrimsson : Vrai. C’est même souvent la meilleure.