Il existe neuf langues sames distinctes, et non une langue unique déclinée en simples dialectes. Le same du Nord, parlé par environ 15 000 à 30 000 personnes selon les méthodes de comptage, est le plus solide ; les autres langues sont souvent bien plus menacées. Les doubles ou triples toponymes de Laponie reflètent cette diversité linguistique autant que les politiques officielles de reconnaissance.

Entretien éditorial — Un linguiste spécialiste des langues sames explique comment lire ces noms et ce qu’ils révèlent de la vitalité réelle des communautés.

Combien de langues sames existe-t-il réellement ?

Le linguiste — Les inventaires linguistiques en distinguent neuf aujourd’hui. Elles appartiennent à la famille ouralienne, comme le finnois, mais ne sont pas toutes mutuellement compréhensibles. Présenter le same comme une langue homogène serait aussi trompeur que de réunir plusieurs langues scandinaves sous une seule étiquette.

Le same du Nord domine nettement. Les estimations oscillent entre 15 000 et 30 000 locuteurs, avec environ 20 000 comme ordre de grandeur fréquemment repris. La majorité vit en Norvège, tandis que les évaluations courantes évoquent 5 000 à 7 000 locuteurs en Suède et autour de 2 000 en Finlande. Ces chiffres dépendent de ce que l’on compte : langue maternelle, compétence active, compréhension ou déclaration d’appartenance.

Le Centre régional d’information des Nations unies pour l’Europe occidentale, l’UNRIC, relaie le classement de l’UNESCO : toutes les langues sames sont menacées, mais à des degrés différents.

  • Same du Nord : la langue same la plus parlée et la mieux dotée en médias.
  • Same d’Ume : classé comme gravement menacé.
  • Same de Ter : lui aussi dans une situation critique.
  • Vitalité : elle se mesure aussi à la transmission familiale, pas seulement au nombre déclaré de locuteurs.

Cette diversité prend tout son sens lorsqu’on la replace dans l’histoire du peuple same en Laponie, partagé entre plusieurs États sans que ses frontières linguistiques suivent exactement les frontières nationales.

Pourquoi trouve-t-on deux ou trois noms sur les panneaux de Laponie ?

Le linguiste — Un panneau plurilingue ne juxtapose pas nécessairement plusieurs traductions d’un même mot. Il reconnaît souvent des noms transmis par des populations différentes : nom same, norvégien, finnois, suédois ou kvène. Chacun peut posséder sa propre histoire phonétique et administrative.

En Norvège, cette visibilité repose notamment sur la loi de 1990 relative aux noms de lieux. Le texte, accessible par l’intermédiaire de la Division de statistique des Nations unies, prévoit que dans les zones administratives sames, le nom same figure avec le nom norvégien sur la signalétique officielle. Dans ces zones, l’ordre d’affichage place le same avant le norvégien. L’application concrète dépend néanmoins du statut du territoire et du nom officiellement adopté.

Le kvène ajoute une autre couche. Il s’agit d’une langue fennique minoritaire de Norvège, distincte du same comme du norvégien. Pour interpréter un panneau, je conseille donc de procéder ainsi :

  1. Repérer le pays et la commune, car les règles ne sont pas identiques en Norvège, en Suède et en Finlande.
  2. Observer les caractères particuliers plutôt que de supposer que le nom le plus court est « l’original ».
  3. Conserver plusieurs graphies lors d’une recherche d’itinéraire ou d’archives locales.

En préparant un circuit en Laponie norvégienne, ces variantes peuvent apparaître successivement sur une carte, une borne routière et un site municipal. Ce n’est pas une incohérence cartographique : le paysage porte plusieurs mémoires linguistiques simultanées.

Femme lisant une carte ancienne de Laponie dans un intérieur chaleureux en bois
Déchiffrer les toponymes sames commence souvent par une carte : chaque nom porte une strate linguistique différente, finnoise, same ou norvégienne.

Que nous apprend précisément l’exemple de Porsanger ?

Le linguiste — Le territoire norvégien de Porsanger constitue un cas très parlant. Il porte trois noms officiels simultanés : Porsanger en norvégien, Porsangu en same et Porsanki en kvène. Les référentiels administratifs norvégiens, notamment Kartverket pour la cartographie et Lovdata pour le cadre juridique, permettent de vérifier cette coexistence.

Forme officielle Langue Ce qu’elle signale au voyageur
Porsanger Norvégien Usage national et administratif norvégien
Porsangu Same Présence historique et reconnaissance same
Porsanki Kvène Héritage de la population kvène

Ces trois formes ne doivent pas être comprises comme une version principale suivie de deux traductions décoratives. Elles ont une valeur publique et renvoient à des traditions linguistiques distinctes. Il faut également résister à la tentation d’inventer une étymologie à partir d’une ressemblance sonore : l’origine d’un toponyme peut être ancienne, remaniée par plusieurs langues ou discutée entre spécialistes.

Pour le voyageur, la conséquence est très concrète. Un document culturel peut privilégier Porsangu, tandis qu’une interface nationale affichera Porsanger. Saisir les trois formes dans un outil cartographique permet parfois de retrouver davantage de documents, mais le point géographique reste le même.

Porsanger montre surtout qu’un nom de lieu peut fonctionner comme une petite archive. La signalétique raconte la présence de communautés que la seule carte en norvégien rendrait moins visible. Pour mieux comprendre ce contexte, notre entretien avec un anthropologue sur le peuple Sami complète utilement la lecture des panneaux.

Peut-on décoder soi-même les toponymes sames rencontrés en route ?

Le linguiste — Oui, à condition de commencer par identifier la langue same concernée. Un élément transparent en same du Nord peut avoir une autre forme en same d’Inari ou en same skolt. Il n’existe donc pas un petit dictionnaire universel permettant de démonter tous les noms de Laponie.

Quelques éléments du same du Nord reviennent néanmoins souvent sur les cartes :

  • Jávri : un lac.
  • Johka : une rivière ou un cours d’eau.
  • Várri : une montagne.
  • Njárga : un cap ou une péninsule.

Ces repères aident à comprendre la géographie décrite par le nom, mais ils ne suffisent pas toujours à restituer son sens complet. Le premier élément peut évoquer une personne, un animal, une activité ancienne ou une caractéristique du terrain devenue difficile à reconnaître. Les signes diacritiques et les lettres propres à l’orthographe same ne sont pas facultatifs : les supprimer facilite parfois la saisie informatique, mais altère l’écriture du nom.

Le bon réflexe consiste à photographier le panneau, relever toutes les variantes et écouter ensuite la prononciation locale. Notre lexique de Laponie finlandais, same et norvégien fournit une première orientation sans prétendre remplacer un dictionnaire spécialisé.

Femme se promenant près de tentes traditionnelles lavvu en Laponie au coucher du soleil
Un campement de lavvu, l'habitat traditionnel same : le paysage porte lui aussi une mémoire linguistique, au-delà des seuls panneaux routiers.

Lire ces toponymes n’est pas un jeu de piste folklorique. Ils conservent des connaissances liées aux passages, aux eaux, aux reliefs et aux usages humains du territoire. Certaines nuances restent d’ailleurs accessibles aux seuls locuteurs familiers du lieu.

L’école et les médias peuvent-ils réellement inverser le recul linguistique ?

Le linguiste — Ils peuvent recréer des domaines d’usage, ce qui est décisif. Une langue transmise à l’école peut servir à apprendre à lire, à discuter de sciences ou à produire des contenus numériques, au lieu d’être cantonnée aux souvenirs familiaux. En Finlande, des synthèses universitaires indiquent que plus de 70 % des écoles sames utilisant une langue same comme vecteur d’enseignement privilégient le same du Nord. Ce chiffre illustre à la fois sa vitalité relative et le déséquilibre avec les langues plus petites.

Les médias jouent un rôle comparable. Selon l’histoire publiée par le radiodiffuseur public norvégien NRK, la diffusion en same remonte à 1936, avec une première émission de Noël transmise depuis l’église de Polmak, ou Buolbmat en same. NRK Sápmi propose aujourd’hui notamment Ođđasat, consacré à l’information, et Mánáid-TV, destiné au jeune public.

Ce second exemple est particulièrement révélateur : une langue demeure vivante lorsque les enfants l’associent aussi à des histoires, des personnages et des usages contemporains. Un journal télévisé, de son côté, oblige à créer ou stabiliser le vocabulaire de l’actualité.

L’école et la télévision ne règlent pourtant pas tout. Le manque d’enseignants, la dispersion géographique des familles et la domination des langues nationales continuent de peser. Dans certaines communautés, l’enfant apprend la langue en classe sans pouvoir l’utiliser quotidiennement dans son quartier. Un séjour en Laponie finlandaise peut donc révéler des situations très différentes d’une commune à l’autre.

Pourquoi le same du Nord ne doit-il pas masquer les huit autres langues ?

Le linguiste — Parce que sa visibilité peut produire une illusion d’uniformité. Le same du Nord dispose d’une orthographe largement employée, de programmes audiovisuels, de publications et d’un enseignement mieux structuré. Pourtant, son classement comme langue « certainement en danger » par l’UNESCO rappelle que même la langue same la plus forte ne bénéficie pas d’une transmission garantie.

Pour les huit autres, la situation est souvent plus dure. Une langue parlée par une petite communauté peut perdre rapidement ses derniers usages quotidiens lorsque les locuteurs âgés disparaissent ou que les familles vivent loin les unes des autres. Le same d’Ume et le same de Ter, classés dans la catégorie critique, illustrent ce risque. Produire un manuel ou une application ne suffit pas si les occasions de conversation restent rares.

Cette asymétrie a aussi des conséquences touristiques. Employer quelques mots de same du Nord en Laponie suédoise peut être apprécié dans un territoire où cette langue est présente, mais ne prouve pas que l’on parle la langue locale exacte. Il vaut mieux demander quelle forme est utilisée que présumer une identité linguistique commune.

La revitalisation la plus durable associe les locuteurs à la signalétique, aux écoles, aux médias et aux décisions concernant les noms. Le voyageur peut y contribuer modestement : reproduire les graphies correctement, ne pas réduire les langues sames à un décor arctique et privilégier les ressources produites par les communautés. Un panneau bilingue devient alors le début d’une lecture, pas la preuve que la langue est sauvée.